Mini-cours d’initiation à l’hébreu biblique. Quatrième étape sur cinq: Les noms divins

Table des matières

Page d’introduction

Première rencontre sur cinq : L’histoire

Première rencontre sur cinq : Les lettres

Deuxième rencontre sur cinq : Les mots

Troisième rencontre sur cinq : Les verbes

Quatrième rencontre sur cinq : Les noms divins (cette page)

  • Table des matières
  • Déontologie et épistémologie : Entre grammaire, linguistique, philologie, histoire et théologie
  • Les principaux noms divins de la Bible hébraïque: El, Elohim et Yahvé (le tétragramme).
    • °el, °elowah, °elohiym: אֱלֹהִים ,אֱלוֹהַּ ,אֵל
      • Dans les dictionnaires d’hébreu biblique
      • Dans les dictionnaires historiques et théologiques
      • Les différentes interprétations de la forme plurielle °elohiym
    • YHWH: יְהֹוָה
      • Le qeré ketiv YHWH °adonay
      • L’étymologie biblique du tétragramme YHWH fondée sur le verbe être
      • Quelques éléments de la tradition juive de non-prononciation et d’interprétation numérique et théologique du tétragramme YHWH
  • L’aspect composite du texte biblique et l’hypothèse documentaire, sa valeur et ses limites

Cinquième rencontre sur cinq : Les phrases

Déontologie et épistémologie : Entre grammaire, linguistique, philologie, histoire et théologie

Cette quatrième rencontre consacrée aux noms divins ouvre une problématique déontologique et épistémologique:

La déontologie définit les règles de morale dans le domaine professionnel. L’épistémologie est la partie de la philosophie qui réfléchit à la nature de la connaissance, en particulier scientifique.

La problématique est la suivante: Lorsque l’on étudie le sens des noms divins en hébreu biblique, il s’agit de définir dans quel type de recherche et de savoir on se situe. S’agit-il d’études et de connaissances grammaticales, linguistiques, philologiques, historiques ou théologiques ?

  • Ces disciplines doivent être distinctes, car si on ne les distingue pas, on risque des confusions qui sont potentiellement sources de conflit.
  • Ces disciplines sont inévitablement interactives, et il est impossible de se situer dans l’une d’elles sans toucher à des questions qui appartiennent aussi aux autres, ce qui nous confronte à d’inévitables glissements herméneutiques.
  • Jusqu’à quand fait-on de la grammaire, à savoir une étude scientifique des codes linguistiques d’une langue définie par l’usage d’une population donnée en un temps donné ?
  • A partir de quand s’agit-il de linguistique, à savoir d’une étude scientifique des grands principes du langage humain dans une perspective systématique, historique et comparative des différents langages ?
  • A partir de quand s’agit-il de philologie, à savoir d’une étude historique de l’évolution d’une langue au travers de l’étude de l’histoire de ses divers écrits.
  • A partir de quand des notions d’histoire sont-elles impliquées dans l’étude scientifique grammaticale et linguistique ? L’histoire est une science de l’interprétation des faits qui fait intervenir à la fois des données objectives et des évaluations subjectives.
  • A partir de quand fait-on de la théologie, à savoir une discipline complexe, qui implique l’interaction de données de type historique, herméneutique et spirituel.

Notre principe d’étude: Décoller le plus tardivement possible de l’analyse grammaticale des noms divins, afin de rester dans l’objectivité du texte hébraïque et de mieux repérer nos dynamiques herméneutiques (=les processus d’interprétation) parfois inconscientes.

Une réponse fréquente du professeur de Nouveau Testament Jean Zumstein à nos questions d’étudiants à la Faculté de théologie de Neuchâtel (fermée depuis 2015) était la suivante: « Que dit le texte ! » , cette réponse nous invitant à nous en tenir au texte.

Les principaux noms divins de la Bible hébraïque:
El, Elohim et Yahvé (le tétragramme).

« Les différents noms qui servent à désigner Dieu, dans la Bible et le Talmud, expriment la tentative d’appréhender son essence » (WIG1996, p.284).

Dans cette étude, nous privilégions l’anaylse des noms divins °el et ses dérivés, ainsi que du tétragramme YHWH et ses substituts. Nous renonçons à présenter une liste exhaustive des noms divins dans la Bible juive, liste que l’on trouve par ailleurs fréquemment esquissée dans la littérature spécialisée. La liste ci-dessous englobe la tradition juive dans son ensemble et ne se limite pas au livres de Tanakh (nom composé de l’abréviation des trois parties de la Bible juive).

°el, °elowah, °elohiym
אֱלֹהִים ,אֱלוֹהַּ ,אֵל

Dans les présentations qui suivent des noms divins °el et YHWH et de leurs noms apparentés ou substitutifs, nous adoptons un style documentaire en présentant différents textes qui exposent les mêmes données de manière suffisamment différente pour que leur lecture complémentaire soit instructive. L’ampleur et la complexité de leur histoire, de leurs différentes formes et de leurs différents sens sont ainsi soulignées à sa juste mesure. Des synthèses sous forme de notes listées ponctuent les différentes études.


Nous soulignons pour commencer l’ancienneté du mot hébreu °el, dieu, dont les origines sont bien antérieures à celles de l’hébreu: « Pour transcrire l’akkadien [aux environs de -2000 av. J.-C.], langue sémitique très différente du sumérien, les scribes adaptent le système élaboré par leurs voisins sans néanmoins le remettre en cause: les ajournements s’opèrent au coup par coup, de façon empirique. Certains logogrammes son adoptés tels quels et traduits à la lecture: celui lu en sumérien dingir, dieu, se lit en akkadien ilu, de même signification » (SEL2020, p.74).
Cette forme ilu et apparentée à l’hébreu °el.

  • Ce dictionnaire de 1958 fournit des indications très précises et élaborées:
  • Colonne de gauche °el:
    • Le mot °el est fréquent dans les Psaumes, Job (abrégé Hi.) et la Genèse qui sont des livres récents.
    • Apparaissant dans de nombreux noms de personnes, ce mot °el est ancien.
    • °el est donc un mot ancien qui apparaît surtout dans des livres bibliques récents, ce qui peut sembler contradictoire !
  • Colonne de droite °el:
    • El est un vieux mot sémitique qui appartient aussi aux langues ougaritique, phénicien, akkadien, araméen, etc. [on peut ajouter arabe].
    • L’étymologie du mot °el reste obscure.
    • El peut signifier puissance, être fort, personne puissante, et donc dieu.
    • Il existe plusieurs explications étymologiques du mot °el et aucune n’est sûre.
  • Peut-être que l’ancien mot °el est demeuré actif surtout dans les écrits poétiques et dans la littérature de sagesse qui supposait une conception ouverte de la religion et de la divinité non exclusivement limitée à la piété juive.

Le pluriel °elohiym de °elowah s’explique par le fait que la racine °lh (alef-lamed-hé) comporte au singulier une mater lectionis waw qui allonge la voyelle holem, elle-même suivie d’un patah furtif qui se lit avant la dernière consonne gutturale . Au pluriel, la voyelle holem s’allège et la mater lectionis waw disparaît avant le suffixe -iym du pluriel.

  • Le pluriel °elohiym est extrêmement fréquent dans la Bible hébraïque (env. 2550 fois).
  • Il existe trois utilisations grammaticales différentes du mot °elohiym,
    qui sont notées respectivement 1. 2a. et 2b. dans LVT1958, p.50-52,
    (voir les exemples bibliques ci-dessous):
    • 1. °elohiym signifie les dieux ou tous les dieux dans une phrase accordée au pluriel, voir Exode 18,11 ci-dessous (rare).
    • 2a. °elohiym signifie un dieu ou Dieu au singulier dans une phrase qui reste accordée au pluriel, voir Genèse 1,26 ; 3,22 ; 35,7 ci-dessous (peu fréquent).
    • 2b. °elohiym signifie Dieu dans une phrase accordée au singulier, voir Deutéronome 4,35 ci-dessous (cas nettement le plus fréquent).
  • A partir de son explication grammaticale, l’ouvrage propose en fin d’article une explication étymologique du mot °elohiym en trois étapes (entourées ci-dessus de cartouches rouges à l’intérieur du grand cartouche rouge):
    • 1) Le mot °el employé dans la Bible juive désigne encore la divinité dominante des panthéons sémitiques, et garde ainsi une connotation hénothéiste, supposant la vénération d’un Dieu principal sans nier l’existence d’autres divinités.
      Les auteurs de la Bible juive ont donc eu tendance à lui substituer une autre forme du mot °el, peut-être d’origine araméenne : °elowah et son pluriel °elohiym.
    • 2) « the plural °elohiym meaning (several) gods developed to mean a (single) god as the comprehension of divine powers ». Autrement dit, selon cette explication:
      Tout le panthéon sémitique, comprenant les caractères complémentaires de ses différents dieux, était désigné par le mot pluriel °elohiym (tous les dieux). Ce panthéon a été compris par les Juifs monothéistes comme étant un unique Dieu rassemblant en lui-même tous les caractères de tous ces dieux, que l’on a donc continué à désigner par le pluriel °elohiym, bien qu’il s’agisse à présent du Dieu unique recouvrant la totalité du panthéon.
    • 3) Le Dieu des Juifs Yahvé a été identifié à cette unique divinité associative. L’expression de Exode 18,11 (« le grand YHWH fut plus grand que tous les °elohiym« ) pourrait corroborer cette hypothèse.

  • Les trois dictionnaires historiques et théologiques reconnaissent:
    • Le lien vraisemblable de la racine °l (alef-lamed) à la notion de puissance.
    • Plus profondément, son lien à une conception de la divinité propre aux peuples du Moyen-Orient, qui mêle domination, crainte, vénération et obéissance.
    • La suprématie du dieu °el sur le panthéon cananéen et phénicien.
    • L’origine plurielle du mot °elohiym et sa transformation en un nom propre singulier.


Ces explications doivent être distinctes des analyses strictement grammaticales de la forme °elohiym, car elles apportent des explications philologiques de ses origines linguistiques et des interprétations historiques et théologiques de son sens, lesquelles sont déduites indirectement d’observations grammaticales.

Plusieurs théories ci-dessous sont tirées de l’article Wikipédia Elohim:
« La question est compliquée et les conclusions sont incertaines »
(dictionnaire hébreu-anglais Brown-Driver-Briggs).

  • Interprétations fondées sur l’histoire étymologique du mot:
    • Remarque: On suppose habituellement que °elowah (qui a une forme féminine) et °elohiym, sont liés à la racine °el (aleflamed), mais ce rapport n’est ni certain ni simple.
    • °elohiym désignait à l’origine l’ensemble des dieux du panthéon cananéen et phénicien, et le monothéisme juif a considéré que le Dieu juif Yahvé rassemblait en lui seul tous les caractères et les fonctions religieuses de ce panthéon, assimilant ainsi la désignation °elohiym à celle du Dieu unique (voir ci-dessus LVT1958, p.50-52).
      °elohiym pourrait alors être traduit adéquatement par le Dieu des dieux, formule française qui allie le singulier et le pluriel.
    • Des textes originels appartenant à la littérature faisant référence aux dieux (pluriel °elohiym) du panthéon sémitique auraient été adaptés afin de soutenir le monothéisme juif qui se serait lentement extrait du polythéisme puis de l’hénothéisme ambiants.
  • Interprétations validant le sens pluriel du mot:
    • La théologie de certains courants catholiques et évangéliques justifient le pluriel °elohiym par la Trinité: Dieu est Trois en Un:
      – Le théologien Abélard (1079-1142) dans sa Theologia summi boni.
      – La Bible évangélique du Semeur évoque l’hypothèse trinitaire sans la confirmer: « Le nom °elohiym est le mot ordinaire pour désigner Dieu dans l’Ancien Testament. Il ne s’agit pas en tant que tel d’un nom propre (il provient du mot sémitique °el, dieu, et peut désigner n’importe quelle divinité); cependant il fait souvent office de nom propre. °elohiym est une forme plurielle alors que le verbe est employé au singulier. On retrouve cette construction tout au long de l’Ancien Testament. Selon certains, il s’agirait d’un pluriel de majesté ou exprimant la plénitude, mais cela est contesté. Les Pères de l’Eglise, interprétant l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau Testament, ont vu dans ce pluriel une allusion à la Trinité et dans le singulier du verbe une affirmation de l’unicité de Dieu. On peut cependant noter que d’autres mots à forme plurielle ayant une valeur sémantique de singulier existent en hébreu (cf. en français, les mots puits ou fonds) » Bible d’étude, Version Semeur 2015, Editions Excelsis, 2022, note Gn 1,12, p.14.
    • Fabre d’Olivet (1767-1825), dans son ouvrage La langue hébraïque restituée, justifie ce pluriel par la traduction l’Être des êtres (littéralement : Lui-eux-qui-Sont).
    • Selon l’interprétation d’Emmanuel Levinas (1905-1995), le pluriel °elohiym exprime la pluralité des visages de Dieu. Cette interprétation est souvent associée à l’observation que le mot paniym, visage, est un pluriel sans singulier.
    • Thomas Römer (1955-), chaire du milieu biblique au Collège de France, explique le pluriel comme « une unité qui inclut en elle la diversité des représentations du divin et aussi l’altérité du masculin et du féminin ».
  • Interprétations subvertissant le sens pluriel du mot:
    • Le philologue allemand Wilhelm Gesenius (1786-1842) développe le concept de pluriel ou nous de majesté ou d’excellence (latin pluralis excellentiæ), plutôt qu’un pluriel numérique.
    • Le pluriel est une manière de marquer l’idée d’abstraction, de la même manière que le pluriel zeqeniym, de zaqen, vieux, désigne la vieillesse.
    • Il s’agit d’une forme d’intensification et d’absolutisation (forme syntaxique intensive ou augmentative).
  • Ces interprétations du pluriel en divers sens superlatifs posent certains problèmes d’ordre linguistique et théologique:
    • En Gn 1,23 et 3,22 par exemple, °elohiym parle de lui-même au pluriel. En Gn 35,7, il est question des Dieux qui se révèlent à Jacob. Ces accords pluriels ne s’expliquent pas entièrement dans le cadre d’un pluriel superlatif en usage dans les phrases où le croyant s’adresse à Dieu. Elles révèlent un arrière-fond linguistique plus complexe.
    • Le pluriel de majesté est une invention récente en Europe, qui a été transposée au contexte du Moyen-Orient antique. Il est donc probable qu’il s’agisse d’un anachronisme.
    • Les rois couronnés par l’Eglise catholique se réclamaient d’une autorité divine en vertu de leur intronisation ecclésiale. En disant « nous avons décidé ceci… », ils entendaient dire « Dieu et moi avons décidé ceci… ».
    • Cette pratique chrétienne a influencé les exégètes juifs occidentaux.

Conclusion: Toutes ces interprétations, qui sont issues du judaïsme ou du christianisme, qu’elles se fondent sur l’étymologie, la philologie ou la sémantique, sont sujettes à caution et sont incertaines. Par ailleurs, elles ne s’excluent pas et ont peut-être participé conjointement à l’histoire du mot °elohiym.

  • Interprétations ufologiques ou ésotériques (selon Wikipedia):
    « Certains auteurs et nouveaux mouvements religieux voient dans le pluriel du terme Élohim le signe de la pluralité du divin ou de ses formes et en concluent l’existence d’êtres portant en eux une part de ce divin. C’est le cas de Jean Sendy dans plusieurs ouvrages[13], dont l’un a pour titre Ces dieux qui firent le ciel et la terre.(1969)[14], de Brinsley Le Poer Trench dans Le Peuple du ciel (The Sky People) (1960)[15], d’Erich von Däniken[16] ou de Raël pour qui Élohim signifie ‘Ceux qui viennent d’en-haut' ». Selon cette dernière interprétation, la Bible comprendrait le message d’êtres extraterrestres.

YHWH
יְהֹוָה

  • Les dictionnaires Sander-Trenal et Reymond donnent les informations de base à propos de YHWH:
    • Il existe vraisemblablement un rapport difficile à établir précisément entre YHWH (le tétragramme yod-hé-waw-hé) et le verbe être hé-yod-hé.
    • Dans un qeré (ce qui est censé être lu) ketiv (ce qui est écrit) perpétuel (=qui s’applique systématiquement aux occurrences du même mot hébreu du texte biblique), les massorètes ont ajouté les voyelles du mot qu’il faut lire à la place de YHWH:
      • Les voyelles de °adonay sont ajoutées aux consonnes du tétragramme yod-hé-waw-hé, afin d’indiquer qu’il faut lire °adonay.
      • Si °adonay se trouve avant YHWH, les voyelles de °elohiym sont ajoutées aux consonnes du tétragramme yod-hé-waw-hé, afin d’indiquer qu’il faut lire °adonay °elohiym.
      • Voir l’explication du qeré ketiv à la fin de la deuxième étape: Les mots.
    • Lea traductions de °adonay par Seigneur et de YHWH par Eternel sont approximatives, imprécises, conjecturales et potentiellement trompeuses.
      • On notera que les étymologies des mots hébreux fournies par les auteurs bibliques ne sont pas toujours historiquement exactes. Elles reposent sur des assonances avec d’autres mots hébreux et ne tiennent pas compte de l’héritage de l’hébreu d’autres langues sémitiques plus anciennes qui en sont à l’origine.


Bien que l’étymologie du tétragramme YHWH demeure fondamentalement incertaine, il est d’usage de la rapporter à une forme avoisinant le verbe être HYH, tant par sa forme que par son sens.

  • Conclusions à propos des liens entre YHWH et le verbe être HYH:
    • Le nom Yahweh semble avoir une origine préisraélite.
    • On le trouve sous une forme réduite dans plusieurs formes très anciennes, notamment dans le cri de louange Allelu-Yah (louez le Seigneur !).
    • La forme archaïque du mot pourrait donc être un cri de guerre ou de victoire: Yah !
      (Psaume 118,14: עָזִּי וְזִמְרָה יָהּ, Ma force et ma puissance (c’est) Yah ! ).
    • Selon le donné biblique, il y contradiction entre:
      • Selon Exode 3, le nom YHWH a été révélé à Moïse au buisson ardent.
      • Selon Genèse 4,26 (et 9,26) le nom YHWH était déjà invoqué dès les origines de l’humanité: « A Seth, lui aussi, naquit un fils qu’il appela du nom d’Enosh. On commença dès lors à invoquer Dieu [mot absent de l’hébreu] sous le nom de SEIGNEUR [=YHWH] » (TOB). Traduction mot à mot: « il fut commencé – d’invoquer – le nom de – YHWH ».
    • Dans ce cas, l’explication étymologique liée au verbe être est une reconstruction tardive de la part des auteurs du livre de l’Exode, qui ont conféré au tétragramme un sens essentiel, engageant une métaphysique de l’Etre Un.
    • La célèbre autodéfinition de Yahvé, °ehyeh °asher °ehyeh (Exode 3,14), est composée de deux imparfaits singuliers de la première personne masculin ou féminin, traduisibles par je suis ou par je serai.
    • Le temps imparfait désignant une action inaccomplie, en cours d’exécution, la forme °ehyeh semble désigner une existence en mouvement ou en action, une dynamique plutôt qu’une statique de l’être. L’expression pourrait donc aussi être traduite par je suis celui qui vit.
    • Le sens plus ou moins abstrait de l’expression est expliqué de diverses manières par les interprètes.

La guimatria, au travers d’une spéculation liée à l’attribution de nombres particuliers aux lettres de l’alphabet hébreu, parvient à souligner le sens des mots et du texte ou à dégager des significations supplémentaires, inaccessibles à la lecture suivie du texte. Selon cette lecture liée à la kabbale juive, le sacré ne se cache pas uniquement dans le sens des phrases et des mots, mais aussi dans la composition des lettres qui constituent le texte.

Selon la manière dont cette lecture numérique est menée, comprise et présentée, elle ne manque pas d’intérêt spirituel, mais elle peut aussi s’enliser dans une numérologie en fin de compte éloignée du sens premier contenu dans le message linguistique du texte. D’autre part, du point de vue de la philologie scientifique, il faut admettre que les nombreuses variantes textuelles des divers manuscrits anciens rendent problématique l’établissement d’un texte sacré fixé à la lettre près, à partir duquel il soit possible d’établir les additions et les multiplications des nombres associés aux lettres impliquées par la guimatria. L’orthographe fixe des mots n’est cependant pas concerné cette dernière remarque.

Les considérations de Georges Lahy dans l’extrait de son ouvrage reproduit ci-dessus sont particulièrement éloquentes, et ses démonstrations numériques ne manquent pas d’être saisissantes, d’autant plus que l’auteur les associe à une réflexion à la fois philosophique, théologique et spirituelle au sujet du sens du temps et de la révélation de YHWH.

L’aspect composite du texte biblique et l’hypothèse documentaire, sa valeur et ses limites

Il est facile de démontrer, à partir des textes hébreux du Pentateuque, à savoir les cinq premiers livres de la Bible juive (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome), que tous n’emploient pas le même mot pour exprimer le nom du Dieu d’Israël et que les styles des textes varient en fonction des noms divins qu’ils privilégient. Les onze premiers chapitres du livre de la Genèse, par lesquels débute la Bible juive, sont particulièrement adaptés pour montrer ce découpage approximatif du texte en passages de styles différents marqués par l’emploi de noms divins différents (principalement °elohiym et YHWH).

L’intégralité du texte de Genèse 1-14 est reproduite dans le PDF téléchargeable ici selon la traduction française TOB2012 (Traduction Œcuménique de la Bible avec notes intégrales 2012). Toutes les mentions d’un nom divin sont indiquées au fil du texte en trois couleurs spécifiées au début du texte. Les commentaires exégétiques se situent en fin de texte. Les quatre cercles rouges indiquent les principaux documents élohistes et les sept cercles bleus indiquent les principaux documents yahvistes.

L’emploi différencié des noms divins dans les textes du Pentateuque a conduit à partir du +XVIIIe siècle à l’abandon progressif dans les milieux théologiques universitaires de la thèse selon laquelle Moïse serait l’auteur unique de tout le Pentateuque, comme le laissent entendre certains textes selon lesquels Dieu s’adresse directement à Moïse pour lui communiquer les commandements de la Torah.

Depuis, l’hypothèse documentaire selon laquelle le Pentateuque est une combinaison de textes provenant de quatre auteurs principaux (le Yahviste J, l’Elohiste E, le Sacerdotal P=Prêtre et le Deutéronomiste D), qui s’échelonnent au cours des siècles, a été fortement remise en question dans les milieux théologiques académiques, et même abandonnée. Cependant, ses intuitions fondamentales demeurent tout à fait actuelles: Le Pentateuque, et même la Bible juive dans son ensemble, sont les résultats d’une combinaison de textes plus anciens dont l’enchaînement actuel est le fruit du travail rédactionnel de plusieurs générations de rédacteurs qui ont assemblé et harmonisé des textes ou des traditions orales plus anciens dont ils avaient hérités.

« La théorie documentaire a été énoncée pour la première fois au +XVIIIe siècle, par un professeur de médecine du Collège de France, Jean Astruc (1684-1766). Cette théorie avait ceci de fascinant qu’elle se proposait de résoudre certaines anomalies que l’on observe à l’intérieur du Pentateuque, notamment. Vous avez peut-être déjà remarqué qu’il y a deux récits de la Création, des répétitions et des contradictions à l’intérieur du récit du Déluge [voir ci-dessous], deux histoires de la vocation de Moïse, deux versions de la traversée de la mer, deux Décalogues, etc. En regardant les textes de la Genèse, Astruc avait été frappé par le fait que certains de ces doublons nommaient Dieu ‘Yahvé’ et les autres ‘Elohim’. De là lui est venue l’idée que Moïse avait utilisé plusieurs sources pour rédiger le Pentateuque, tout en conservant leurs différentes variantes. Aujourd’hui, plus personne ne pense que Moïse est l’auteur du Pentateuque, mais l’idée que ce dernier résultait de la fusion de plusieurs ‘documents’ a longtemps subsisté. Elle a été synthétisée une première fois par Julius Wellhausen (1844-1918), dans les années 1890, puis finalisée par Gerhard von Rad (1901-1971), dans les années 1960.
Au bout du compte, cette théorie documentaire reconstitue quatre documents majeurs, théoriquement reconnaissables à leur vocabulaire, leur syntaxe, leurs préoccupations religieuses propres:

  • Dans cette optique, le premier document est dû au Yahviste (J, selon le sigle allemand), une sorte d’écrivain de cour attaché au roi Salomon, au -Xe siècle av. J.-C., comme Voltaire l’a été auprès du roi de Prusse, au +XVIIIe siècle (G. von Rad a même qualifié le contexte du Yahviste de ‘Lumières salomoniennes’ !) Donc, ce document J raconte les origines du peuple sur lequel règnait le roi Salomon, depuis les origines du monde jusqu’à la conquête du pays, et présente cette histoire comme l’accomplissement des promesses divines faites à Abraham, Isaac et Jacob. Il est en quelque sorte un théologien de la grâce, expliquant que Dieu donne ce qu’il promet sans contrepartie.
  • L’auteur du deuxième document, l’Elohiste (E), reprend la même trame narrative, de la création du monde à la conquête, mais dans une perspective plus éthique, avec, comme leitmotiv, la crainte de Dieu. On a pensé que ce rédacteur E vivait au VIIIe siècle et qu’il était proche des milieux prophétiques, comme ceux d’Amos, d’Osée, etc. On a imaginé également, sans pouvoir vraiment le démontrer, qu’il était originaire plutôt du royaume du Nord, alors que le Yahviste venait plutôt du royaume du Sud.
  • A la fin de l’époque monarchique [vers -587], un troisième auteur rédige une nouvelle histoire des origines, selon un scénario très différent des deux autres, ne débutant qu’avec Moïse et l’Exode. Cette oeuvre correspond à la première édition du livre du Deutéronome (D).
  • Enfin, à l’époque de l’Exil babylonien [-587 à -539], au VIe siècle av. J.-C., un quatrième auteur – issu du clergé de Jérusalem (P pour ‘prêtre), obsédé par les questions de culte et de rituels – s’inspire des deux documents J et E pour en rédiger un nouveau. A celui-ci, il ajoute encore toutes sortes de thèmes proprement sacerdotaux: récits d’origine du sanctuaire, de rites tels que la circoncision, de fêtes, manuels pour le culte sacrificiel, etc.
  • Au début de l’époque perse, après le retour d’Exil, un rédacteur final réalise une grande synthèse des quatre documents précédents et une seule narration allant de la création du monde jusqu’à la conquête du pays. Ce canevas chronologique allait aussi de pair avec l’idée d’une décadence théologique à l’oeuvre depuis les origines de la royauté jusqu’à l’Exil. On pensait que l’idéal s’incarnait dans la religion simple et pure des nomades et celle des paysans des premiers siècles de la monarchie. Puis, vers le -VIIe siècle, à l’époque du roi Josias, les choses se gâtaient déjà; le Deutéronome était devenu trop légaliste et n’avait plus la verve des prophètes; la ritualisation froide du Code sacerdotal annonçait le judaïsme et son obsession pour les règles et les rites…. La recherche exégétique a raisonné pendant près d’un siècle sur cette base-là ».

Le texte ci-dessus provient de l’ouvrage de vulgarisation scientifique du théologien spécialiste de la Bible juive Thomas Römer (ROM2014), La Bible, quelles histoires. Entretien avec Estelle Villeneuve, Bayard, Labor et Fides, 2014, aux pages 18-21, un ouvrage accessible sur ce thème difficile de l’histoire de la rédaction des textes de la Bible juive, notre Ancien Testament. Dans cet ouvrage, Thomas Römer montre que si l’hypothèse des quatre sources du Pentateuque, dans sa forme initiale présentée ci-dessus, est complètement abandonnée aujourd’hui, ses grands principes demeurent à la base de l’exégèse historico-critique des textes bibliques, selon laquelle les textes bibliques n’ont pas été écrits d’une traite dans leur forme actuelle, mais sont le résultat d’une histoire de leur rédaction au cours de laquelle des éditeurs successifs ont recomposé, transformé et complété leurs sources, de sorte qu’il est très difficile de découvrir l’histoire des textes.

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