Prédication : Job, un juste croyant sans doctrine ?

L’origine de la foi du personnage énigmatique de Job, telle qu’elle est présentée dans le livre de l’Ancien Testament qui lui est consacré, est difficile à saisir. Job semble dénué de tout contact avec le peuple juif, et pourtant, il partage certains traits de la foi et de la théologie juive. Plusieurs interprétations du livre de Job sont dès lors possibles. Soit il a eu contact avec le peuple d’Israël dont il est un héritier spirituel ; soit certains traits de la religion hébraïque sont communs aux autres religions du Moyen Orient ancien ; soit encore, la foi de Job a un caractère inné, sa croyance est celle d’un juste croyant sans doctrine.

Voir la liste de mes prédications ordonnées par références bibliques.

Livre de Job 1,1-5 – Le plus sage des Orientaux

1 Il y avait, au pays de Ouç, un homme du nom de Job. Il était, cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. 2 Sept fils et trois filles lui étaient nés. 3 Il possédait sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses et une très nombreuse domesticité. Cet homme était le plus grand de tous les fils de l’Orient.

4 Or ses fils allaient festoyer les uns chez les autres à tour de rôle et ils conviaient leurs trois sœurs à manger et à boire. 5 Lorsqu’un cycle de ces festins était achevé, Job les faisait venir pour les purifier. Levé dès l’aube, il offrait un holocauste pour chacun d’eux, car il se disait : « Peut-être mes fils ont-ils péché et maudit Dieu dans leur cœur ! » Ainsi faisait Job, chaque fois.

Epître de Jacques 5,7-11 – Patience, le Seigneur approche

7 Prenez donc patience, frères, jusqu’à la venue du Seigneur. Voyez le cultivateur : il attend le fruit précieux de la terre sans s’impatienter à son propos tant qu’il n’en a pas recueilli du précoce et du tardif. 8 Vous aussi, prenez patience, ayez le cœur ferme, car la venue du Seigneur est proche. 9 Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, pour éviter d’être jugés. Voyez : le juge se tient aux portes. 10 Pour la souffrance et la patience, le modèle à prendre, frères, ce sont les prophètes, qui ont parlé au nom du Seigneur. 11 Voyez : nous félicitons les gens endurants ; vous avez entendu l’histoire de l’endurance de Job et vu le but du Seigneur parce que le Seigneur a beaucoup de cœur et montre de la pitié.

Evangile de Matthieu 18,1-5 – Le plus grand dans le Royaume

1 A cette heure-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » 2 Appelant un enfant, il le plaça au milieu d’eux 3 et dit : « En vérité, je vous le déclare, si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. 4 Celui-là donc qui se fera petit comme cet enfant, voilà le plus grand dans le Royaume des cieux. 5 Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même.

Prédication du 27 septembre 2026 à Vauffelin, dans le Jura Bernois, en Suisse

Job, un juste croyant indépendant


Le livre de Job est sans conteste un des plus intéressants et un des plus originaux de la Bible. Il semble étranger et marginal, et pourtant, il pose les questions centrales, sans leur donner de réponse toute faite. Qui est Job ? Les indications du livre sont problématiques, car Job y est décrit comme un croyant exemplaire, « intègre et droit, craignant Dieu et s’écartant du mal » (Jb 1,1). Se levant à l’aube, Job offre un sacrifice pour ses fils afin de les purifier, car il est conscient que dans leurs festins, ils ont sans doute « péché et maudit Dieu dans leur cœur » (1,6). Et lorsque les pires malheurs l’atteignent, résistant à sa femme qui lui suggère de maudire Dieu (2,9) – la Bible attribue souvent aux femmes les plus mauvais rôles ! – Job s’exclame : « Yahvé a donné, Yahvé a ôté : Que le nom de Yahvé soit béni ! Et l’auteur du livre conclut : « En tout cela, Job ne pécha pas » (1,21-22).

Magnifique ! Et pourtant, ces indications sont problématiques, voire énigmatiques, car le personnage de Job semble complètement déconnecté de la foi juive. Le livre indique que Job habite le « pays de Ouç » (1,1), à savoir un district d’Edom, au sud-est de la mer Morte, donc en dehors du territoire traditionnel d’Israel, et le décrit comme « le plus grand de tous les fils de l’Orient » (1,3). Selon cette dernière désignation, Job n’est donc vraisemblablement ni Juif, ni Hébreu, pas plus que ses trois amis, venus le réconforter « des quatre coins du monde oriental » (Dict. encycl. du judaïsme, Cerf, Laffont, 1996).

La question suivante se pose donc : De quelle nature peut être la piété de Job, et par ailleurs, d’où lui vient-elle, d’où l’a-t-il héritée, étant donné que Job n’est pas un membre du peuple élu, et que le livre de Job ne mentionne aucun contact de Job avec la foi juive en Yahvé ? Comment peut-il même connaître le nom de Yahvé ? Le livre de Job, sans aucun doute de manière volontaire, ne donne aucune explication à ce sujet, ni n’indique la période de son existence. A tel point que l’on peut se demander si Job a vraiment existé. Son livre pourrait être une pure fiction littéraire ayant pour but de mettre en scène un être humain juste indépendamment du peuple élu. Que cette première hypothèse soit juste ou fausse, qu’il ait existé ou non, l’histoire de Job suggère trois types d’interprétations dans les commentaires de tradition juive et chrétienne.

Les trois interprétations de la piété de Job :
Héritage juif, Culture du Moyen Orient, Foi humaine universelle


Premièrement, le livre pourrait suggérer que des voisins non Juifs du peuple élu, habitant comme Job certaines contrées proches, pourraient avoir eu vent de la foi juive, notamment au travers de leurs voyages et de leurs échanges commerciaux avec les hébreux. Il est bien connu que dans le Moyen Orient ancien, les caravanes de marchants itinérants transmettaient une culture commune d’un peuple à l’autre. Ainsi, Job serait un bénéficiaire étranger de la révélation biblique qui se serait déjà répandue dans le monde non Juif bien avant l’ère chrétienne.

Deuxièmement, le livre pourrait suggérer que les caractéristiques de la piété de Job, son intégrité, sa droiture, sa crainte de Dieu, ses sacrifices de purification, sa crainte du péché et sa conscience de la liberté de Dieu de donner et de reprendre toutes ses bénédictions, tout cela n’est pas propre à la foi juive, et donc à la révélation biblique, mais fait partie du background culturel commun aux différents peuples du Moyen Orient ancien. Dans ce sens, le livre de Job aurait un accent fortement anti-nationaliste Juif, ayant pour but de montrer que les principaux aspects de la religion juive sont communs aux peuples voisins.

Troisièmement, et il s’agit-là de l’hypothèse la plus hardie, le livre pourrait suggérer que tout être humain authentiquement juste et droit connaît intuitivement les éléments les plus fondamentaux de la foi juive, sans avoir eu aucun contact avec la révélation historique biblique. Job, juste par nature, aurait conscience de Dieu au travers de l’aspect merveilleux de la vie humaine, et sa crainte du péché lui viendrait de sa droiture personnelle, le conduisant à offrir à la divinité des sacrifices de dédommagement. Job représenterait donc le modèle religieux et spirituel de l’humanité entière, connaissant Dieu en son cœur sans besoin de passer par la révélation particulière accordée au peuple hébreu. Le fait qu’il puisse invoquer le nom de Yahvé aurait ainsi une valeur seulement symbolique, universelle. Selon cette dernière interprétation, Job serait en quelque sorte un juste croyant sans doctrine, un représentant de cette foi implicite qui constitue la nature même de l’homme créé, selon les mots de la Genèse, à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26-27).

La foi de Job préfigure la foi chrétienne


Comme indiqué, le livre de Job ne tranche pas entre ces trois hypothèses d’interprétation, et une façon commode de s’en tirer consiste à penser qu’il y a un peu de vrai dans les trois approches d’interprétation. Il existe une piété profonde accessible et commune à tous les humains, qui s’exprime différemment d’une culture et d’une religion à l’autre, et qui est modélisée, formulée et développée plus précisément dans la révélation biblique spécifique aux Juifs. Ainsi, le livre de Job, foncièrement marginal, pose une question centrale à propos de la foi en un Dieu unique : Cette foi est-elle innée, allant de soi, où doit-elle être révélée au travers d’une révélation particulière, que Dieu aurait confiée à un seul peuple humain ?

Les théologiens chrétiens ont souvent souligné qu’à partir de l’Ancien Testament dont il fait partie, le livre de Job annonce déjà la foi chrétienne. En effet, Jésus entend étendre son public au-delà du peuple Juif, comme le soulignent ses dernières paroles rapportées par l’Evangile de Matthieu : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28,19). Job serait ainsi un modèle précoce de ces disciples internationaux du Christ, si ce n’est un modèle du Christ lui-même, le juste croyant par excellence, saint représentant de l’humanité tout entière, dont il représenterait toutefois une exception unique, n’ayant pas succombé au péché.

Les enfants, des justes croyants à la manière de Job ?


Il n’est dès lors pas étonnant que la question du livre de Job ait refait surface, certes de façon tout-à-fait différente, lorsque fut posée à Jésus la question de l’identité du plus grand dans le Royaume des cieux. En effet, la réponse énigmatique de Jésus n’est pas sans rappeler la problématique du livre de Job : « En vérité, je vous le déclare, si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 18,3). Les exégètes se sont toujours demandé quel pouvait bien être ces caractères spécifiques aux enfants propres à autoriser l’entrée dans le Royaume des cieux ? En quoi s’agirait-il donc de ressembler aux enfants ?

S’agit-il de l’humilité liée à leur petitesse, ou de l’absence de pouvoir qui les rend soumis et vulnérables, ou encore de leur pureté de cœur qui fait que les enfants sont souvent sincères, non encore corrompus par la vie. Mais par ailleurs, les enfants ne sont pas toujours des modèles d’amabilité. Ils sont parfois agressifs ou même violents. Difficile donc, de s’identifier aux enfants, et les adultes ne doivent pas réendosser leur naïveté.

Ce qui caractérise en propre les enfants, c’est à mon sens le fait de ne pas être encore enrôlés dans des systèmes religieux et doctrinaux précis, qu’ils ne comprennent d’ailleurs pas, et d’être encore habités par des réactions spontanées, naturelles, face aux sollicitations de la vie quotidienne, tant relationnelles que spirituelles. Ainsi les enfants se rapprochent de Job, le juste sans doctrine, tirant de son fond personnel une religiosité authentiquement sienne. L’exemple des enfants mis en valeur par Jésus renvoie donc à cette authenticité qui nous fait apprécier les personnes avant de les juger en fonction de leur culture et de leur religion, dans une ouverture à l’autre, dans sa différence de couleur de peau, de sexe, de genre, de style de vie, une ouverture qui fonde l’amour du prochain exigé par Jésus. Amen

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