Prédication : Epreuve, tentation, diable

La notion d’épreuve est tout à fait centrale pour la foi juive et chrétienne. Cependant, son origine fait l’objet d’un débat biblique compliqué, car il est intellectuellement très difficile d’imaginer que Dieu soit à l’origine de l’épreuve, à savoir de la souffrance de personnes innocentes soumises à la tentation de mal réagir à une expérience difficile. Si le mal ne peut pas provenir de Dieu, il faut alors concevoir une autre source spirituelle à l’origine des tentations qui grèvent l’existence humaine, d’où l’importance des figures diaboliques dans la Bible. Inversement, si l’on admet que les épreuves ont aussi un sens selon leur inspiration divine, alors la réalité des anges diaboliques perd son sens, l’épreuve relevant de la seule foi en Dieu et non d’une croyance au diable.

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Livre de Job 2,1-10 – La plaidoirie céleste et les nouveaux malheurs de Job

1 Le jour advint où les Fils de Dieu se rendaient à l’audience du SEIGNEUR. L’Adversaire vint aussi parmi eux à l’audience du SEIGNEUR. 2 Le SEIGNEUR dit à l’Adversaire : « D’où est-ce que tu viens ? » – « De parcourir la terre, répondit-il, et d’y rôder. » 3 Et le SEIGNEUR lui demanda : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur terre. C’est un homme intègre et droit qui craint Dieu et se garde du mal. Il persiste dans son intégrité, et c’est bien en vain que tu m’as incité à l’engloutir. » 4 Mais l’Adversaire répliqua au SEIGNEUR : « Peau pour peau ! Tout ce qu’un homme possède, il le donne pour sa vie. 5 Mais veuille étendre ta main, touche à ses os et à sa chair. Je parie qu’il te maudira en face ! » 6 Alors le SEIGNEUR dit à l’Adversaire : « Soit ! Il est en ton pouvoir ; respecte seulement sa vie. »

7 Et l’Adversaire, quittant la présence du SEIGNEUR, frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête. 8 Alors Job prit un tesson pour se gratter et il s’installa parmi les cendres. 9 Sa femme lui dit : « Vas-tu persister dans ton intégrité ? Maudis Dieu, et meurs ! » 10 Il lui dit : « Tu parles comme une folle. Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » En tout cela, Job ne pécha point par ses lèvres.

Première épître de Paul aux Corinthiens 5,1-5 – Un cas d’inconduite

1 On entend dire partout qu’il y a chez vous un cas d’inconduite, et d’inconduite telle qu’on ne la trouve même pas chez les païens : l’un de vous vit avec la femme de son père. 2 Et vous êtes enflés d’orgueil ! Et vous n’avez pas plutôt pris le deuil afin que l’auteur de cette action soit ôté du milieu de vous ? 3 Pour moi, absent de corps, mais présent d’esprit, j’ai déjà jugé comme si j’étais présent celui qui a commis une telle action : 4 au nom du Seigneur Jésus, et avec son pouvoir, lors d’une assemblée où je serai spirituellement parmi vous, 5 qu’un tel homme soit livré à Satan pour la destruction de sa chair, afin que l’esprit soit sauvé au jour du Seigneur.

Evangile de Luc 4,1-13 – Jésus victorieux dans la tentation

1 Jésus, rempli d’Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l’Esprit, 2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim. 3 Alors le diable lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » 4 Jésus lui répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra. » 5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre 6 et lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c’est à moi qu’il a été remis et que je le donne à qui je veux. 7 Toi donc, si tu m’adores, tu l’auras tout entier. » 8 Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte. » 9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem ; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas ; 10 car il est écrit : Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder, 11 et encore : ils te porteront sur leurs mains pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre. » 12 Jésus lui répondit : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » 13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s’écarta de lui jusqu’au moment fixé.

Prédication du dimanche 11 octobre 2026 à l’Eglise de Péry, dans le Jura bernois, en Suisse

La notion d’épreuve est tout à fait centrale pour la foi juive et chrétienne. L’épreuve est une confrontation au mal qui atteint une personne indépendamment de sa volonté et de sa responsabilité. L’épreuve constitue donc une forme d’injustice dans la mesure où elle atteint une personne innocente. L’épreuve provoque la souffrance de la personne éprouvée, mais elle se distingue nettement d’une punition pour au moins trois raisons essentielles :

Premièrement, l’épreuve qui nous atteint n’est pas liée à un mauvais comportement que nous aurions commis. Deuxièmement, l’épreuve qui nous atteint n’a pas pour but de nous faire souffrir. Au contraire, troisièmement, l’épreuve a plutôt pour but ou pour effet de nous enrichir spirituellement, soit de fortifier notre caractère, soit de nous faire prendre conscience d’un problème dont nous ignorions ou nous négligions auparavant l’existence.

Par exemple, les personnes qui ont passé par l’épreuve d’un licenciement injuste sont plus sensibles et plus aptes à mesurer la souffrance d’autres personnes qui passent par cette même épreuve, et elles auront donc davantage tendance à aider des personnes licenciées. L’épreuve peut donc avoir la vertu de nous rendre plus altruistes, plus sensibles aux autres.

Toutefois, il se peut aussi que l’épreuve qui nous arrive soit plus directement liée à une immaturité de notre caractère. Les personnes émotionnellement désagréables, susceptibles, hautaines ou agressives, peuvent avoir tendance à empirer leurs relations familiales ou professionnelles et à se retrouver confrontées à des divorces ou à des licenciements, donc à des épreuves qu’elles ont elles-mêmes favorisé ou provoqué, et qui ne sont donc pas des punitions, mais plutôt des conséquences fâcheuses de leur comportements problématiques.

Une question centrale concernant l’épreuve : le mal peut-il provenir de Dieu ?


Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament de la Bible chrétienne, la théologie de l’épreuve pose toujours des problèmes très compliqués. En effet, il est intellectuellement très difficile d’évaluer si les épreuves, c’est-à-dire les maux qui nous arrivent (dans les exemples ci-dessus, le divorce et le licenciement, mais aussi la solitude, les relations difficiles, les problèmes financiers, les ennuis de santé, etc.) peuvent provenir de Dieu, qui peut donc être l’auteur du mal, ou si au contraire le mal ne provient jamais de Dieu, ce qui peut conduire à supposer que son origine se trouve dans un adversaire mauvais, le diable.L

Le début du Livre de Job : Les plaidoiries de l’Adversaire et les épreuves de Job


Les différents textes bibliques présentent des points de vue différenciés, et souvent très subtiles, sur cette question. Dans les deux premiers chapitres du livre de Job, une étrange mise en scène de la cour céleste présente un ensemble de divinités secondaires qui se rendent à l’audience de la divinité principale, qui n’est autre que Yahvé, le Dieu des juifs. Ce cas d’hénothéisme est unique dans la Bible juive. Une de ces divinités est appelée le hassatan, du substantif commun hébreu satan qui signifie l’adversaire, l’accusateur.

Dans ce récit pathétique et cynique, on ne peut pas affirmer que le hassatan soit vraiment une divinité mauvaise, diabolique, car il se présente plutôt comme « un fonctionnaire chargé d’examiner les hommes, un juge d’instruction » qui se montre « moins naïf que la divinité » principale (Samuel Terrien, Job. Commentaire de l’AT XIII, Neuchâtel, Paris, Delachaux et Niestlé, 1963, p.55) car il suggère que Job « persiste dans son intégrité » (Jb 2,3) uniquement pour des raisons égoïstes, dans l’espérance que Dieu ne touchera ni à sa santé ni à son bien-être physique, que Job, matérialiste, jugerait donc plus importants que sa foi. Ainsi suspicieux, le hassatan enjoint Dieu d’éprouver Job encore plus sévèrement que la première fois : « Touche à ses os et à sa chair. Je parie qu’il te maudira en face ! » (Jb 2,6). Le hassatan perd son pari, car éprouvé, « Job ne pécha point par ses lèvres » (Jb 2,10).

C’est donc, au début du livre de Job, avec l’accord du Dieu Yahvé que le hassatan « frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête » (Jb 2,7). L’épreuve de la maladie et de la douleur physique, selon cette conception théologique, est donc envoyée par Dieu au travers d’une divinité secondaire qui a pour fonction de vérifier la  sincérité de la foi des hommes au travers de la souffrance.

Les tentations de Jésus au désert au début de son ministère selon les Evangiles


La situation est sensiblement différente dans les récits de la tentation de Jésus au désert au début de son ministère terrestre : « Jésus, rempli d’Esprit Saint, revint du Jourdain [où il venait d’être baptisé] et il était dans le désert, conduit par l’Esprit, pendant quarante jours, et il était tenté par le diable » (Lc 4,1). A nouveau, comme dans le livre de Job, ce texte peut donner l’impression d’une certaine collaboration entre l’Esprit divin, qui conduit Jésus au désert, et le diable qui le soumet à diverses tentations. Mais la situation est en réalité complètement différente, parce que le diable n’obéit plus à Dieu selon la conception théologique du livre de Job, mais il se présente au contraire comme l’adversaire de Dieu. L’Esprit divin pousse donc Jésus à se confronter à un ange authentiquement méchant !

Problèmes avec les croyances au diable


La question de l’origine du mal demeure donc ouverte dans l’ensemble de la Bible chrétienne. L’exemple que l’on cite habituellement, à ce sujet, est la comparaison entre l’ancien texte de 2 Samuel 24,1, qui place encore Dieu à l’origine du mal : « La colère de Yahvé s’enflamma encore contre les Israélites, et il excita David contre eux en disant : Va, dénombre Israël et Juda », et le même événement relaté dans le texte plus récent, postérieur à l’Exil babylonien, de 1 Chroniques 21,1, qui affirme que « Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israël ». Les différents textes de la Bible n’accordent donc pas la même croyance en un ange déchu à l’origine de l’épreuve du mal. L’interprétation du diable, Satan, dans le Nouveau Testament, peut donc prendre le sens symbolique d’un personnage littéraire permettant de mettre en scène l’origine du mal, ou un sens réel, existant et actif, selon les formes plus fondamentalistes de foi chrétienne.

J’attire à ce point votre attention, dans le contexte de la théologie de l’épreuve, sur un texte littéralement affreux, que l’on trouve dans la première épître de Paul aux Corinthiens, concernant un cas d’inconduite d’un homme « qui vit avec la femme de son père » (1Co 5,1), cette dernière n’étant pas nécessairement sa mère. Face à ce cas d’inceste, l’apôtre demande « qu’un tel homme soit livré à Satan pour la destruction de sa chair, afin que l’esprit soit sauvé au jour du Seigneur » (1Co 5,5). L’espace manque ici pour une analyse détaillée de ce texte qui « paraît fort étrange » à presque tous les commentateurs (Christophe Senft, Première Epître de Saint Paul aux Corinthiens. Commentaire du Nouveau Testament, Neuchâtel, Paris, Delachaux et Niestlé, 1979, ici p.73). Il semble ici que la condamnation à mort du coupable soit le châtiment nécessaire à lui éviter la perdition éternelle. Ce texte biblique, de sinistre réputation, a servi d’argumentaire aux tortionnaires de l’Inquisition, qui pensaient éviter l’enfer aux hérétiques au travers de l’épreuve des sévices corporelles qu’ils infligeaient. Selon cette approche, l’Eglise a pour mission de sanctionner les récalcitrants à sa doctrine en leur infligeant des épreuves douloureuses.

Ce dernier passage nous rend attentifs au risque qui existe, d’un point de vue pastoral, à attribuer l’origine de nos épreuves vécues d’une façon trop nette à Dieu, ce qui peut leur donner un air de châtiment avec un sens fataliste, ou d’une façon trop nette aux puissances angéliques mauvaises, ce qui peut leur donner un caractère angoissant (le diable prend pouvoir sur moi !). Les enfants, en particulier, doivent être protégés contre de tels types d’interprétations radicales : Si tu n’es pas fidèle à Jésus, Dieu ou le diable vont te punir !

La valeur spirituelle centrale de l’épreuve dans la condition humaine selon la foi juive et chrétienne


L’épreuve, nous l’avons dit d’emblée, joue un rôle tout à fait central dans la foi juive et chrétienne : elle dépeint un trait caractéristique de l’épaisseur de l’expérience humaine ; elle rappelle que c’est au creuset d’une existence humaine difficile que se forge le caractère approfondi de la personne humaine, au-delà des croyances simplistes. Amen

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