
Tandis que le judaïsme demeure centré sur l’interprétation et la pratique des commandements de la Torah révélée à Moïse au Sinaï, le christianisme apporte deux modifications substantielles à cette conception juive de la religion. Premièrement, non plus l’obéissance à la Loi, mais la conscience individuelle devient le critère de la justice humaine devant Dieu. Deuxièmement, l’accent majeur ne porte plus sur les oeuvres humaines selon la Loi, mais sur l’oeuvre divine du salut, qui se manifeste par la promesse de la résurrection, délivrance de la mort, grâce au pardon des péchés.
Voir la liste de mes prédications ordonnées par références bibliques.
Livre du Lévitique 19,13-18 – Justice sociale et amour du prochain
13 N’exploite pas ton prochain et ne le vole pas ; la paye d’un salarié ne doit pas rester entre tes mains jusqu’au lendemain ; 14 n’insulte pas un sourd et ne mets pas d’obstacle devant un aveugle ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. C’est moi, le SEIGNEUR.
15 Ne commettez pas d’injustice dans les jugements : n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand, mais juge avec justice ton compatriote ; 16 ne te montre pas calomniateur de ta parenté et ne porte pas une accusation qui fasse verser le sang de ton prochain. C’est moi, le SEIGNEUR.
17 N’aie aucune pensée de haine contre ton frère, mais n’hésite pas à réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d’un péché à son égard ; 18 ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l’égard des fils de ton peuple : c’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C’est moi, le SEIGNEUR. Parole du Seigneur.
Livre des Actes des Apôtres 22,30 – 23,11 – Plaidoyer de Paul devant les Juifs
30 Le lendemain, décidé à savoir avec certitude ce dont les Juifs accusaient Paul, il lui fit enlever ses chaînes ; puis il ordonna une réunion des grands prêtres avec tout le Sanhédrin et fit descendre Paul pour comparaître devant eux.
1 Les yeux fixés sur le Sanhédrin, Paul déclara : « Frères, c’est avec une conscience sans aucun reproche que je me suis conduit envers Dieu jusqu’à ce jour. » 2 Mais le Grand Prêtre Ananias ordonna à ses assistants de le frapper sur la bouche. 3 Paul lui dit alors : « C’est toi que Dieu va frapper, muraille blanchie ! Tu sièges pour me juger selon la Loi et, au mépris de la Loi, tu ordonnes qu’on me frappe ? » 4 Les assistants l’avertirent : « Tu insultes le Grand Prêtre de Dieu ! » 5 – « Je ne savais pas, frères, répondit Paul, que c’était le Grand Prêtre ; il est écrit en effet : Tu n’insulteras pas le chef de ton peuple. »
6 Sachant que l’assemblée était en partie sadducéenne et en partie pharisienne, Paul s’écria au milieu du Sanhédrin : « Frères, je suis Pharisien, fils de Pharisiens ; c’est pour notre espérance, la résurrection des morts, que je suis mis en jugement. » 7 Cette déclaration était à peine achevée qu’un conflit s’éleva entre Pharisiens et Sadducéens, et l’assemblée se divisa. 8 Les Sadducéens soutiennent en effet qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit, tandis que les Pharisiens en professent la réalité.
9 Ce fut un beau tapage. Certains scribes du groupe pharisien intervinrent et protestèrent énergiquement : « Nous ne trouvons rien à reprocher à cet homme. Et si un esprit lui avait parlé ? ou bien un ange ? » 10 Comme le conflit s’aggravait, le tribun, par crainte de les voir mettre Paul en pièces, donna l’ordre à la troupe de descendre le tirer du milieu d’eux et de le ramener dans la forteresse.
11 La nuit suivante, le Seigneur se présenta à Paul et lui dit : « Courage ! Tu viens de rendre témoignage à ma cause à Jérusalem, il faut qu’à Rome aussi tu témoignes de même. »
Evangile de Matthieu 5,17-20 – Jésus et la loi
17 « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir. 18 Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé. 19 Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux ; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. 20 Car je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.
Prédication du 22 février 2026, premier dimanche de Carême, à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
Le livre du Lévitique, troisième livre de la Bible juive après la Genèse et l’Exode, est sans doute le plus ancien recueil condensé des lois juives. Il constitue la base de la religion de l’ancien Israël, et le fondement du judaïsme sous toutes ses formes au cours des âges.
Aux yeux des commentateurs chrétiens actuels de l’Ancien Testament, le chapitre 19 du Lévitique, qui culmine dans le commandement d’aimer son prochain comme soi-même (v.18), dont Jésus fera le centre de sa prédication, « occupe une place privilégiée […] à l’intérieur du livre tout entier. Selon Mary Douglas, il constitue le centre du Lévitique. Et Luciani a montré qu’il était, avec les chapitres 25 et 26, le seul chapitre à être relié à quasiment toutes les autres parties du Lévitique. Milgrom va même jusqu’à dire qu’il constitue le centre de la Torah », la Loi de Moïse (Alfred Marx, Lévitique 17-27, Labor & Fides, 2011, p.81).
Les chrétiens se sont donc emparés un peu trop vite du commandement d’amour du prochain, sans mesurer qu’il constitue déjà une donnée importante de la piété juive. En effet, en contraste avec les versets précédents 13 à 16, qui traitent de la justice exigée par le Dieu Yahvé sur les plans interpersonnel et juridique, les versets 17 et 18 « n’ont pas d’équivalent dans l’Ancien Testament […] parce qu’ils se situent dans la sphère de l’intériorité » (p.88). Jésus n’a donc pas inventé la psychologie religieuse, elle se trouve déjà dans le Lévitique, qui enjoint de n’avoir « aucune pensée de haine contre ton frère », et de ne pas être « rancunier à l’égard des fils de ton peuple » (v.17 et 18). Ici, la Loi juive ne sanctionne plus seulement des comportements sociaux, mais bien l’origine psychique de ces attitudes, à savoir l’ensemble des sentiments qui habitent le cœur des hommes.
Dès ses origines au début de notre ère, la littérature rabbinique rédigée en araméen distingue deux domaines : « d’une part, la Halakha – qui définit les lois à observer – et d’autre par la Agada, qui porte sur les enseignements non juridiques du Talmud et du Midrach. Halakha et Agada sont intimement liées et complémentaires » (Moché Elkouby, Aux sources du judaïsme, Paris, Ed. ADLIC, 2017). Même aux yeux du judaïsme orthodoxe, les commandements de la Loi ne représentent pas la totalité de la révélation divine, qui contient aussi des enseignements de sagesse, de prière, de mystique et de foi.
Première ligne de fracture : Des commandements du judaïsme à la conscience chrétienne
Il est vrai, toutefois, que le christianisme initié par Jésus enseigne à concentrer toute la Loi juive sur un ensemble très limité de commandements spirituels : Celui d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et sa pensée, et celui d’aimer son prochain comme soi-même sont présentés comme étant le résumé des Lois de la Torah tout entière (Mt 22,34-40). Ainsi, les chrétiens n’ont plus à se confronter à la pratique de toute une série de commandements mosaïques qui semblent appartenir à un autre temps, dont ceux qui concernent les purifications liées aux cycles menstruels des femmes (Lévitique 12 et 15).
Lorsque Jésus, selon son discours inaugural « sur la Montagne » reproduit uniquement dans l’Evangile de Matthieu, enseigne que « pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la Loi » (Mt 5,18), il ne considère pas le détail des commandements, mais l’esprit de la Thora dans son entier. De même, lorsqu’il avertit que l’entrée dans le Royaume des cieux nécessite de pratiquer « une justice qui surpasse celle des scribes et des Pharisiens » (Mt 5,20), Jésus ne suppose pas une observance parfaite de toutes les lois du Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible juive contenant la Loi de Moïse), mais plutôt une conduite avec « une conscience sans aucun reproche » (Ac 23,1), celle que revendique l’apôtre Paul, ancien Pharisien converti au christianisme, devant la plus haute instance juive, le Sanhédrin.
Selon le christianisme, la loi réglementaire adressée au peuple juif se mue en une exigence spirituelle adressée à l’ensemble de l’humanité, en tout temps et en tout lieu. Vivre avec une bonne conscience devant Dieu octroie une plus grande liberté de foi, mais aussi une plus grande exigence morale de la vie spirituelle. Pas question de se réfugier derrière une obéissance servile à telle ou telle consigne rituelle. La conscience personnelle, engagée à chaque instant dans chaque pensée, décision et acte, devient le critère de la justice divine.
Deuxième ligne de fracture : Des oeuvres humaines du judaïsme aux oeuvres divines du christianisme
Cette première ligne de fracture entre le judaïsme et le christianisme, à savoir le passage de l’exigence d’obéir précisément à chaque commandement divin à l’exigence d’une bonne conscience libre devant Dieu, entraîne cependant une deuxième ligne de fracture, bien plus fondamentale encore : L’intérêt porté à la qualité des œuvres humaines dans l’obéissance à la Loi se déplace vers l’intérêt porté à l’œuvre de salut que Dieu accomplit en faveur des hommes. L’intérêt pour les œuvres humaines se déplace vers celles de Dieu.
Selon la mystique juive de la kabbale développée au XVIème siècle à Safed en Galilée par le rabbin Isaac Louria (1534-1572), lors de la création du monde, le tsimtsum, Dieu s’est retiré pour laisser place au vide infini de l’Univers, privé de la lumière divine. Dans cet univers obscur, l’éclat restant de la lumière divine a fait éclater les vases de la création, et c’est à l’homme qu’incombe la tâche de réparer ces vases, en cherchant au fond de lui les étincelles de lumières afin de se libérer de ses entraves spirituelles. Pour accomplir cette tâche, Isaac Louria rend attentif au respect des commandements divins, qui contribue à libérer la lumière divine emprisonnée en l’homme. On le voit, même dans cette vision à la fois spirituelle et psychologique de l’être humain appelé à se reconstruire et à réparer ce monde brisé, ce sont encore les œuvres humaines qui sont au centre de l’attention juive.
Dans le christianisme, au contraire, l’attention se transporte vers les œuvres de Dieu, car l’homme est jugé incapable de réparer le monde, que ce soit au travers de son obéissance aux commandements de la Loi divine ou au travers de sa bonne conscience personnelle devant Dieu. L’une et l’autre, à cause du péché, ne peuvent jamais atteindre la perfection.
C’est dans cette perspective que l’apôtre Paul, agressé de toute part en raison de sa foi chrétienne, s’écrie au milieu du Sanhédrin : « Frères, je suis Pharisien, […] ; c’est pour notre espérance, la résurrection des morts, que je suis mis en jugement » (Ac 23,6). Son affirmation, approuvée par les Pharisiens, déplace l’attention vers une œuvre divine de salut que l’obéissance à la Loi juive ne peut en aucune manière accomplir, à savoir vaincre la mort physique qui clôt toute vie humaine, qu’elle soit juste ou injuste, croyante ou non. En le paraphrasant, Paul rappelle aux Juifs : « Avec votre Loi, vous ne pouvez pas vaincre la mort ! Notre foi en Jésus-Christ le peut, car celui que vous avez condamné à être crucifié a vaincu la mort, il est ressuscité ! ». Sous cet angle, la polémique est la plus vive.
De même que Jésus, une trentaine d’années auparavant, a dû comparaître devant le même Sanhédrin qui l’a condamné à mort (Lc 22,71), c’est au tour de son apôtre Paul de vivre la Passion chrétienne qui le conduira jusqu’à Rome, où il a certainement connu le martyr.
Judaïsme et christianisme, un dialogue éternel
Que conclure ? Entre le judaïsme et le christianisme, la question reste. Quelle est la part de notre obéissance à la Loi divine ? Quelle est la part de notre bonne conscience devant Dieu ? Quelle est la part de la grâce qui nous permet de participer à la résurrection, par le pardon des péchés ? Le débat n’est pas terminé et il ne le sera jamais ! Ne sommes-nous pas des étincelles de lumière appelés à réparer le monde ? Oui nous le sommes, mais notre lumière est trop vacillante pour vaincre le mal, nous avons besoin de l’aide divine. Amen
Complément exégétique hors prédication
L’auteur de l’Evangile de Luc et des Actes des Apôtres a conçu son oeuvre dans le but de relier l’histoire de la vie de Jésus et celle des débuts de l’Eglise chrétienne. Pour ce faire, cet auteur a naturellement opéré une sélection parmi les multiples développements de l’Eglise primitive en différents lieux, et son choix s’est porté, dans toute la seconde partie du Livre des Actes, vers le ministère de l’apôtre Paul, de sa conversion à son séjour à Rome, responsable de la création de nombreuses Eglises en Asie Mineure et en Grèce.
Il est frappant de constater à quel point, dans la partie terminale du Livre des Actes, l’auteur a cherché à rapprocher la persécution de l’apôtre Paul par les élites juives et sa captivité dans les prisons romaines, à la passion du Christ racontée dans l’Evangile de Luc. En page 250 de son ouvrage Les Actes des Apôtres (13-28) (CNT Vb, Genève, Labor et Fides, 2015), l’exégète Daniel Marguerat présente un tableau comparatif des deux procédures d’inculpation, qui rapprochent la « Passion » de Paul de celle de Jésus:

Il est toutefois important de signaler que contrairement à la Passion de Jésus, qui est racontée dans les moindres détails jusqu’à son martyr, la « Passion » de Paul n’est pas terminée dans le Livre des Actes, qui ne raconte pas son exécution, laquelle a probablement eu lieu à Rome, comme celle de Pierre, qui n’est pas non plus racontée dans le Livre des Actes. Sans doute l’auteur de l’Evangile de Luc et du Livre des Actes a-t-il voulu éviter que les martyrs des deux principaux apôtres de Jésus, Pierre et Paul, ne fassent de l’ombre à celui de Jésus, qui devait rester la pièce centrale incontestable du message de l’Evangile.
Le martyr de Pierre, jusqu’à son exécution, est raconté dans les Actes de Pierre (p.1039-1114) et le martyr de Paul, jusqu’à son exécution, est raconté dans les Actes de Paul (p.1115-1177). Les pages de ces deux écrits apocryphes (ne faisant pas partie du Nouveau Testament) se trouvent dans l’ouvrage de la Bibliothèque de la Pléiade, Ecrits apocryphes chrétiens I. Edition publiée sous la direction de François Bovon et Pierre Geoltrain, Editions Gallimard, 1997. La lecture de ces deux textes est particulièrement intéressante afin de situer l’esprit et le contexte religieux du christianisme primitif.
Merci pour cette fresque qui montre les liens féconds entre judaïsme et christianisme, mais aussi les deux « lignes de fracture » qui ont séparé ces deux traditions. A la fin de la première de ces deux lignes de fracture, vous écrivez judicieusement : « Selon le christianisme, la loi réglementaire adressée au peuple juif se mue en une exigence spirituelle adressée à l’ensemble de l’humanité, en tout temps et en tout lieu ». Ce point, à savoir l’universalisme chrétien versus communautarisme juif, me paraît avoir joué un rôle historique essentiel (bien entendu, il est difficile de préciser ce qui serait la conséquence de la prédication de Jésus, et de celle de Paul). Par ailleurs ce dernier point (l’universalisme chrétien) doit sûrement aussi être relativisé aujourd’hui, alors qu’une crise spirituelle apparemment sans précédent semble défier tous les systèmes religieux…
Merci Monsieur Helmlinger pour votre judicieuse remarque,
il faut effectivement interroger l’universalisme chrétien, autoproclamé certes, mais qu’en est-il en réalité ? Cette religion (le christianisme) reste marquée, qu’on le veuille ou non, par un certain nombre de traits culturels liés au contexte de son apparition (l’héritage sémitique, la langue et la pensée grecque, dont la philosophie, les croyances du Moyen Orient hellénistique, comme les démons, un certain dualisme, etc.).
Meilleurs messages. GillesB