Prédication : Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté

Le mot liberté est utilisé parcimonieusement dans la Bible, tant sa valeur symbolique est forte. Il apparaît 25 fois dans la traduction TOB de toute la Bible, dont une seule fois dans la Deuxième épître de Paul aux Corinthiens, où l’apôtre affirme que « là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ». De quelle liberté s’agit-il ?

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Deuxième épître de Paul aux Corinthiens 3,1-18 – Le ministère de la Nouvelle Alliance

1 Allons-nous de nouveau nous recommander nous-mêmes ? Ou bien avons-nous besoin, comme certains, de lettres de recommandation pour vous, ou de votre part ? 2 Notre lettre, c’est vous, lettre écrite dans nos cœurs, connue et lue par tous les hommes. 3 De toute évidence, vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. 4 Telle est l’assurance que nous avons grâce au Christ, devant Dieu. 5 Ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions mettre à notre compte, c’est de Dieu que vient notre capacité.

6 C’est lui qui nous a rendus capables d’être ministres d’une Alliance nouvelle, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie. 7 Or si le ministère de mort gravé en lettres sur la pierre a été d’une gloire telle que les Israélites ne pouvaient fixer le visage de Moïse à cause de la gloire – pourtant passagère – de ce visage, 8 combien le ministère de l’Esprit n’en aura-t-il pas plus encore ? 9 Si en effet le ministère de condamnation fut glorieux, combien le ministère de la justice ne le sera-t-il pas plus encore ? 10 Non, même ce qui alors a été touché par la gloire ne l’est plus, face à cette gloire incomparable. 11 Car, si ce qui était passager a été marqué de gloire, combien plus ce qui demeure le sera-t-il ?

12 Forts d’une pareille espérance, nous sommes pleins d’assurance ; 13 nous ne faisons pas comme Moïse qui se mettait un voile sur le visage pour éviter que les Israélites ne voient la fin d’un éclat passager. 14 Mais leur intelligence s’est obscurcie ! Jusqu’à ce jour, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est pas levé, car c’est en Christ qu’il disparaît. 15 Oui, jusqu’à ce jour, chaque fois qu’ils lisent Moïse, un voile est sur leur cœur. 16 C’est seulement par la conversion au Seigneur que le voile tombe. 17 Car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. 18 Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur, qui est Esprit.

Prédication du dimanche 8 septembre 2024 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse

Dans ce très célèbre et magnifique chapitre 3 de la Deuxième épître de Paul aux Corinthiens, l’apôtre, par un usage très subtil de jeux de mots, compare l’Ancienne Alliance, gravée sur tables de pierre ou écrite avec de l’ancre, à la Nouvelle Alliance, écrite dans nos esprits par le Dieu vivant. Paul souligne la magistrale supériorité de la Nouvelle Alliance en Jésus Christ sur l’Ancienne Alliance scellée en Moïse, dont la gloire était passagère et provoquait l’angoisse des israélites, tandis que la gloire de la Nouvelle, paisible et joyeuse, fait de nous des lettres de Christ, inscrites dans notre chair humaine.

L’ensemble du développement de Paul aboutit subitement à une affirmation sommitale, absolument insurpassable dans notre vie terrestre : «C’est seulement par la conversion au Seigneur que le voile [sur l’Ancien Testament] tombe, car le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3,16-17). Paul ne nous dit pas ici de ne plus lire l’Ancien Testament, ni de le rejeter, mais il affirme que c’est seulement en le lisant dans l’Esprit de l’Evangile de Jésus-Christ, qu’il est compris de la bonne manière. Le mot liberté surprend à cet endroit, d’autant plus que c’est la seule fois où il apparaît dans cette épître. Le sens du mot liberté est si fort qu’il ne figure que 25 fois dans la Bible TOB, dont 14 fois dans le Nouveau Testament. On perçoit que l’affirmation «là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté» constitue le point d’orgue du chapitre 3, qui exprime le caractère unique de la Nouvelle Alliance, radicalement supérieure à l’Ancienne.

Ma méthode consiste à partir de cette pointe du texte, qui apparaît tout à la fin, afin de procéder à reculons pour tenter d’en éclaircir le sens. Je vais donc répondre à la question suivante : Si la liberté se trouve là où est l’Esprit du Seigneur, comment nous libère-t-il ?

L’Esprit du Christ nous libère de l’obéissance servile à la Loi de Moïse

Premièrement, l’Esprit du Christ nous libère de l’obéissance servile à la Loi de Moïse. Cela provient du fait que la lettre du Christ, son message, n’est pas écrite avec de l’encre, donc avec des commandements à observer scrupuleusement (comme ceux qui concernent les purifications rituelles très besogneuses, surtout pour les femmes), mais cette lettre de l’Evangile est écrite dans l’esprit des croyants. Percevant au travers du Christ le sens profond de la Loi, nous pouvons en vivre le sens sans être soumis à chaque règle détaillée.

L’esprit du Christ nous libère de l’idée même d’une Loi religieuse

Deuxièmement, en Christ, nous sommes libérés de l’idée même de la Loi, qui suppose une soumission à des règles. L’Evangile ne se présente pas comme l’obéissance à une Loi sacrée, mais comme un état d’esprit de foi et d’amour qui libère. Selon l’Evangile de Jean, Jésus s’exprime ainsi : «Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître» (Jn 15,15). Être chrétien, c’est vivre dans l’intimité de Dieu le Père au travers du Christ, de sorte que les impulsions spirituelles jaillissent du fond de notre âme, et ne nous sont plus imposées d’autorité.

L’Esprit du Christ nous libère d’une conception moralisante de la liberté chrétienne

Troisièmement, selon l’exégète Jean Héring dans son commentaire de 1958, «il ne s’agit pas ici de n’importe quelle liberté, mais de celle qui vient du Seigneur. Combien l’apôtre n’a-t-il pas dû lutter contre la confusion entre liberté chrétienne et liberté charnelle !» (p.40). Je cite ici sa formulation car elle me dérange en partie. En effet, on pourrait avoir l’impression, en lisant Héring, que la liberté chrétienne est plus restrictive que la liberté charnelle, le chrétien n’ayant pas le droit de mal se comporter. Cette restriction confère à la liberté chrétienne un caractère moraliste qui en affaiblit et en dénature le sens ! En effet, c’est l’inverse qu’il convient d’affirmer, à savoir que la liberté chrétienne est infiniment plus vaste que la liberté charnelle. Dans notre chapitre, Paul explique que «ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions mettre à notre compte, c’est de Dieu que vient notre capacité» (v.5) d’écrire l’Evangile dans les cœurs. La liberté de l’Evangile, parce qu’elle provient de Dieu, est infiniment supérieure à celle que nous pouvons produire par nos propres moyens, qui sont encore dépendants de notre nature biologique.

L’Esprit du Christ nous libère de nous-mêmes par le don de la grâce

Je reconnais, par bon sens, que la liberté qui vient de l’Esprit ne puisse pas conduire à mépriser complètement la vie d’autrui, par exemple en jouissant d’un plaisir sadique que l’on serait à même d’éviter. Mais que faut-il penser des malades psychiatriques qui, leur vie durant, ne parviennent pas à se défaire des pires pensées, sentiments, violences, troubles et délires. L’Esprit de Dieu leur est-il prohibé en raison de leur piètre état psychique ? Et que penser des semi-psychiatriques ? Je désigne ainsi les personnes qui tout en étant capables de vivre sans être hospitalisées, souffrent de carences psychiques très douloureuses : Angoisses, dépressions, insécurités, rancunes, cauchemars, addictions à l’alcool, aux drogues, aux jeux électroniques, à diverses problématiques sexuelles, etc.

Afin de ne pas condamner les faibles et les malheureux, nous devons considérer la liberté chrétienne en deux moments distincts. Tout d’abord, Paul affirme dans notre passage que «si le ministère de la condamnation fut glorieux, combien le ministère de la justice ne le sera-t-il pas plus encore ?» (v.9). Il fait ici allusion à la Loi divine de l’Ancienne Alliance, qui condamne celui qui désobéit à ses commandements, tandis que l’Evangile de la grâce rend juste le pécheur en le libérant du poids de sa faute. Selon l’Esprit de l’Evangile, le refus de la grâce, à savoir la prétention humaine à être saint en satisfaisant parfaitement les exigences de la Loi sainte, est la racine même de l’orgueil, et donc l’essence du péché !

L’Esprit du Christ nous libère d’une conception entièrement pessimiste de l’être humain

Après la justification du pécheur par la grâce, dans son second moment, la libération chrétienne par l’Esprit diminue l’emprise du péché sur la vie personnelle : il s’agit de la sanctification. Tandis que la grâce est acquise immédiatement dans la foi, la sanctification est progressive, et n’a souvent jamais lieu dans de nombreux domaines. Nous naissons et mourrons avec nos défauts et nos faiblesses de caractère, mais tout-de-même, comme le dit Paul en conclusion de notre texte, un espoir d’amélioration est possible : «Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image» (v.18). Le verbe grec traduit par transfigurés est metamorpheo. Le fait qu’il s’agisse d’une métamorphose de notre être évite de supposer que la sanctification soit un effort démesuré de lutte contre les tentations, comme l’ascèse chrétienne l’a souvent enseigné. Ce n’est pas en se mortifiant, en se privant de tout bien, en s’auto-punissant, que l’on se sanctifie, mais en veillant patiemment à la transformation de notre être intérieur.

L’Esprit du Christ nous libère de la monotonie des théologies et des spiritualités

Je conclus en soulignant une dernière libération opérée par l’Esprit du Christ, qui est peut-être la plus réjouissante et le couronnement de toutes les autres. L’Esprit nous libère de la continuelle répétition des mêmes pratiques d’Eglise et des mêmes doctrines théologiques, irrémédiablement fastidieuses et démotivantes dans la durée. Le ministère chrétien n’étant plus écrit sur des tables de pierre mais sur des tables de chair (v.3), il est appelé à évoluer sans cesse, de même que la vie évolue. La vie chrétienne peut donc développer des formes infiniment variées, selon les personnalités des croyants et la progression de l’histoire et des cultures religieuses. La spiritualité est en perpétuel mouvement, selon cette pensée de Jésus dans l’Evangile de Jean : «Ne t’étonne pas [Nicodème] si je t’ai dit : ‘Il vous faut naître d’en haut’. Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit» (Jn 3,7-8). Amen

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