








Les deux récits dissonants de Noël dans les Evangiles de Matthieu et de Luc racontent une expérience pénible et angoissante de la Sainte famille. Marie et Joseph sont confrontés à la précarité d’une naissance dans une étable et à la persécution d’un roi Hérode sans pitié. Les visiteurs qui leur apportent la Bonne Nouvelle de l’identité du Messie, bergers et mages, semblent ne pas se soucier du sort concret de la Sainte Famille, et ne lui apportent aucune aide substantielle. Ils arrivent, célèbrent l’enfant Christ et repartent comme ils sont venus, à l’improviste, laissant seuls les géniteurs de Jésus face à leur destin. Ainsi, sans supprimer l’épreuve de la vie, Noël lui confère un sens.
Voir la liste de mes prédications ordonnées par références bibliques.
Evangile de Matthieu 1,18-2,23 – La Nativité selon Matthieu
L’annonce à Joseph
1,18 Voici quelle fut l’origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint. 19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement. 20 Il avait formé ce projet, et voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint, 21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » 22 Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : 23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ». 24 A son réveil, Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, 25 mais il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.
La visite des mages
2,1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem 2 et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage. » 3 A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. 4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s’enquit auprès d’eux du lieu où le Messie devait naître. 5 « A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c’est ce qui est écrit par le prophète : 6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple. » 7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l’époque à laquelle l’astre apparaissait, 8 et les envoya à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant ; et, quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j’aille lui rendre hommage. » 9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. 10 A la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie. 11 Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. 12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.
La fuite en Egypte
13 Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte ; restes-y jusqu’à nouvel ordre, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » 14 Joseph se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Egypte. 15 Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le Seigneur par le prophète : D’Egypte, j’ai appelé mon fils.
Le massacre des enfants de Bethléem
16 Alors Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu’à deux ans, d’après l’époque qu’il s’était fait préciser par les mages. 17 Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie :
18 Une voix dans Rama s’est fait entendre,
des pleurs et une longue plainte :
c’est Rachel qui pleure ses enfants
et ne veut pas être consolée,
parce qu’ils ne sont plus.
Le retour d’Egypte et l’établissement à Nazareth
19 Après la mort d’Hérode, l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Egypte, 20 et lui dit : « Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d’Israël ; en effet, ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » 21 Joseph se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, et il entra dans la terre d’Israël. 22 Mais, apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre ; et divinement averti en songe, il se retira dans la région de Galilée 23 et vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazôréen.
Evangile de Luc 2,1-20 – La Nativité selon Luc
Le recensement et la naissance de Jésus
1 Or, en ce temps-là, parut un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier. 2 Ce premier recensement eut lieu à l’époque où Quirinius était gouverneur de Syrie. 3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville ; 4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée, parce qu’il était de la famille et de la descendance de David, 5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
6 Or, pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva ; 7 elle accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes.
La visite des bergers
8 Il y avait dans le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau. 9 Un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte. 10 L’ange leur dit : « Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : 11 Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ; 12 et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » 13 Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait :
14 « Gloire à Dieu au plus haut des cieux
et sur la terre paix pour ses bien-aimés. »
15 Or, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux : « Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » 16 Ils y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire. 17 Après avoir vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. 18 Et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. 19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens. 20 Puis les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.
Prédication de Noël du jeudi 25 décembre 2025 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse
Les récits chrétiens de Noël qui racontent la Nativité, c’est-à-dire la naissance de Jésus, ont toujours posé question dans les Eglises, car ils ne sont racontés que dans les Evangiles de Matthieu et de Luc, tandis que les Evangiles de Marc et de Jean, puis l’ensemble du Nouveau Testament, n’y font aucune allusion. Tout autrement, les récits de la crucifixion et de la résurrection de Jésus occupent une place essentielle dans chacun des quatre Evangiles, et sont abondamment repris dans les autres livres du Nouveau Testament. Il est évident que Jésus était beaucoup plus célèbre lors de sa mort que lors de sa naissance, qui ne semble avoir attiré l’attention que d’un nombre très limité de témoins qui ont été divinement avertis. Qui plus est, les deux récits de la Nativité racontés par les évangélistes Matthieu et Luc diffèrent presque entièrement l’un de l’autre, et sont fort peu conciliables.
Nous précisons, à présent, ce en quoi ils diffèrent et ce en quoi ils se ressemblent, afin d’en dégager, si possible, le sens de Noël qui leur est commun. Le thème de chacun des deux récits de la Nativité est très soigneusement structuré. Le récit de Luc raconte les tracas pénibles que la Sainte Famille (Marie, Joseph et Jésus) doit supporter, tandis que le récit de Matthieu est beaucoup plus dramatique, la vie même de Jésus s’y trouvant mise en danger.
Les tracasseries administratives du recensement dans l’Evangile de Luc
Observons donc comment s’enchaînent les tracas chez Luc, et quel est l’événement qui les déclenche. Le récit de la Nativité, à proprement parler, est précédé chez Luc d’un long récit d’annonciation de la naissance du prophète Jean-Baptiste à ses parents Zacharie et Elisabeth, puis de la naissance de Jésus à sa mère Marie et à sa parente Elisabeth (Lc 1,36).
Ensuite, tout l’enjeu de l’histoire de Luc s’embraye à partir d’une bagatelle administrative causée par un décret de l’empereur romain, César Auguste, qui ordonne de « faire recenser le monde entier » (Lc 2,1-2), c’est-à-dire le monde romain qui entoure alors toute la mer Méditerranée. Ce recensement est particulièrement fastidieux pour la Sainte Famille, car il oblige de « se faire recenser, chacun dans sa propre ville » (Lc 2,3), ce qui contraint Joseph et Marie à effectuer un voyage depuis Nazareth, leur lieu d’habitation en Galilée, jusqu’à Bethléem, le lieu d’origine de Joseph en Judée. Les deux bourgades sont espacées d’environ 150 kilomètres de collines vraisemblablement semi-désertiques à l’époque. Le trajet à pied ou à dos d’âne est donc considérable, notamment pour Marie qui est enceinte.
L’arrivée à Bethléem se solde par l’irruption de deux problèmes concomitants qui compliquent considérablement la situation déjà précaire du couple : « le jour où elle devait accoucher arriva » et « il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes ». Le récit de Luc souligne ainsi une succession de tracas qui se multiplient : le recensement et le voyage, l’accouchement, Jésus emmailloté et couché « dans une mangeoire » (Lc 2,6-7).
La visite des bergers dans l’Evangile de Luc
Ce tableau est alors complété par un changement de sujet qui met en scène des bergers qui « montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau » (Lc 2,8). Ils bénéficient d’une révélation phénoménale qui « les enveloppa de lumière » (Lc 2,9), en contraste avec la nuit alentour. Successivement, « un ange du Seigneur », puis « la gloire du Seigneur » et enfin « l’armée céleste en masse » (Lc 2,9 et 13) leur annoncent la nouvelle principale, qui est aussi la seule positive de tout ce récit de la Nativité chez Luc : « Il vous est né aujourd’hui […] un Sauveur qui est le Christ Seigneur » (Lc 2,11). Cependant, le signe de cet événement magistral annoncé par les anges est dérisoire : Il s’agit d’« un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (Lc 2,12). Les bergers se rendent alors à Bethléem, pour faire « connaître [à la Sainte Famille] ce qui leur avait été dit à propos de cet enfant » (Lc 2,17), puis s’en retournent à leurs champs, « chantant la gloire et les louanges de Dieu » (Lc 2,20), sans du tout se soucier du sort de la Sainte Famille.
La crise de couple dans l’Evangile de Matthieu
Dans le récit tout à fait différent de la Nativité que nous offre l’Evangile de Matthieu, deux drames se succèdent. Précisons d’emblée qu’il n’y est question ni d’un recensement ordonné par l’empereur, ni d’un voyage de Nazareth à Bethléem, ni d’une chambre d’hôtes, ni d’une mangeoire. Jésus naît dans une maison à Bethléem (Mt 2,1 et 11) et non dans un local à bestiaux. Le premier drame touche la Sainte famille de plein fouet : Joseph découvre que Marie est enceinte « avant qu’ils aient habité [et on suppose donc aussi couché] ensemble » (Mt 1,18). Joseph envisage naturellement la séparation, et l’explication du dénouement du drame que nous donne Matthieu a de quoi surprendre : Marie serait enceinte « par le fait de l’Esprit Saint » (Mt 1,18), ce dont Joseph est informé par un « ange du Seigneur [qui] lui apparut en songe » (Mt 1,20). Contrairement au second, le premier drame est ainsi rapidement résolu.
Chez Luc, le drame conjugal n’apparaît pas, car Joseph semble accepter la grossesse de Marie sans s’en inquiéter (ce qui peut sembler étrange), et c’est Marie qui s’étonne de l’annonce qu’elle reçoit de l’ange: « Comment cela se fera-t-il, puisque je n’ai pas de relations conjugales ? » (Lc 1,34).
Le drame de la persécution par Hérode dans l’Evangile de Matthieu
Au travers d’un complet changement de sujet, comme chez Luc, le scénario du second drame démarre avec « des mages venus d’Orient [qui] arrivèrent à Jérusalem » (Mt 2,1). Ayant « vu son astre à l’Orient », ils demandent « où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » (Mt 2,2). Leur maladresse entraînera des conséquences gravissimes, car le roi Hérode, informé, interprète logiquement l’annonce de cette naissance comme celle d’un monarque rival potentiel, qu’il veut éliminer au plus vite, profitant de son jeune âge. La suite du récit de la Nativité chez Matthieu prend la forme d’une intrigue de persécution.
Les mages, instruits par « les grands prêtres et les scribes » et guidés par « l’astre » vu en Orient (Mt 2,4 et 9), se rendent à Bethléem, trouvent l’enfant et sa mère, se prosternent et lui offrent « en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe » (Mt 2,11). Ensuite, sans se soucier davantage que les bergers chez Luc du sort de la Sainte famille, ils se « retirent dans leur pays », « avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode », qui leur avait demandé de l’informer « avec précision sur [le lieu où se trouve] l’enfant », non pour « lui rendre hommage », mais pour l’éliminer (Mt 2,8 et 12). La suite du récit vire à l’horreur : « L’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph » pour l’avertir de fuir en Egypte. Sur ce, Hérode, « se voyant joué par les mages », ordonne le massacre de « tous les enfants jusqu’à deux ans » « dans Bethléem et tout son territoire » (Mt 2,13 et 16). On s’étonnera que chez Matthieu, la survie de l’enfant Messie occasionne l’exécution de nombreux autres enfants.
Que conclure ? Différences et similarités des deux récits
Que conclure ? Les récits de la Nativité des Evangiles de Luc et de Matthieu ne racontent pas du tout les mêmes événements ! Chez Luc, il n’est question ni de mages, ni d’Hérode, ni de massacre, mais seulement des tracasseries administratives liées à un recensement impérial, dont il n’est pas parlé chez Matthieu. Si l’on se hasarde à fusionner les deux récits, le sort accable littéralement la Sainte Famille : Marie accouche dans une mangeoire, puis la Sainte Famille doit fuir la persécution en devenant réfugiée politique en Egypte.
La fête de Noël, si l’on s’en tient à sa substance dans les Evangiles de Matthieu et de Luc, n’a donc rien d’idyllique. La révélation chrétienne du Fils de Dieu, fils de Marie, intervient dans des circonstances on ne peut plus précaires concernant la Sainte Famille. L’Evangile, dans ce sens, n’épargne pas à qui le reçoit, à commencer par les parents de Jésus, les turpitudes de l’existence humaine, fut-ce les plus pénibles ! Combien de personnes doivent célébrer Noël en exil ou sous la menace de la plus complète instabilité politique, sociale, économique ou militaire, et Dieu ne soulage pas nécessairement leurs souffrances.
Un même dilemme unit pourtant les deux récits de Matthieu et de Luc : Dans cette noirceur toute évangélique, une lumière surgit au cœur des événements de Noël. Selon la théologie de Luc et de Matthieu, les bergers et les mages endossent le rôle d’annonciateurs du sens spirituel de la naissance de Jésus, sans apporter d’aide concrète à la Sainte famille. Ils ne font qu’arriver, célébrer et repartir. Tant les bergers que les mages, après avoir apporté leurs hommages à Jésus, qu’ils célèbrent en tant que Roi, Christ, Sauveur et Seigneur, abandonnent littéralement Joseph, Marie et Jésus à leur sort précaire (Mt 2,12 ; Lc 2,20), et ne semblent se soucier, en aucune manière, de leur subsistance concrète, matérielle. Dans un sens positif, ces annonciateurs externes laissent à Marie et Joseph le devoir de prendre soin de leur destinée.
Si donc, à Noël, vous deviez vous sentir seuls, privés de logement, isolés, abandonnés, endeuillés, réfugiés ou persécutés, ou malheureux pour une quelconque raison, sachez que votre sort rejoint celui de la Sainte Famille, et que vos épreuves humaines et votre précarité matérielle n’enlèvent rien à la Bonne Nouvelle de Noël, selon laquelle, il nous est né aujourd’hui « un Sauveur, qui est le Christ Seigneur » (Lc 2,11). On ne cessera jamais d’être surpris à quel point l’espérance de la foi jaillit le plus souvent au cœur d’une détresse tout humaine. Noël ne supprime pas l’épreuve de la vie, mais lui donne un sens.
Tout en appartenant à la communauté croyante universelle de l’Eglise, chacune et chacun de nous reste ultimement seul(e) face à son destin devant Dieu. Nul ne nous dira, en dernière instance, ce qu’il nous faut croire, penser et décider, et comment il nous faut espérer. Une fois les enseignements, les signes et les conseils reçus et analysés, il appartient à chaque être humain responsable d’assumer sa liberté personnelle en sa conscience devant Dieu. Noël, naissance de Dieu et naissance à Dieu, est aussi une naissance à soi-même. Amen.
Complément exégétique à propos de l’incompatibilité des deux récits de la Nativité dans les Evangiles de Matthieu et de Luc
Matthieu 2,21-23 :
21 Joseph se leva [en exil en Egypte], prit avec lui l’enfant et sa mère, et il entra dans la terre d’Israël. 22 Mais, apprenant qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre ; et divinement averti en songe, il se retira dans la région de Galilée 23 et vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazôréen.
Selon le récit de Matthieu, tout laisse penser que la Sainte Famille habite Bethléem au moment de la naissance de Jésus dans cette bourgade. En effet, à son retour d’Egypte, Joseph pense premièrement se rendre en Judée, c’est-à-dire dans la région de Jérusalem et de Bethléem où se situe sa demeure, et c’est seulement en apprenant la menace d’Archélaüs qu’il décide de changer sa destination et de se rendre en Galilée, vers « une ville appelée Nazareth ».
Luc 2,4 :
4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée, parce qu’il était de la famille et de la descendance de David, 5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
Selon le récit de Luc, il n’y a pas de doute que la Sainte Famille habite Nazareth au moment de la naissance de Jésus, et qu’elle se rend à Bethléem seulement en raison du recensement ordonné par l’empereur romain.
Cette incohérence géographique et chronologique s’ajoute au style complètement différent des deux récits. Luc décrit les mésaventures et les incommodités de la Sainte Famille en déplacement lors de la naissance de Jésus, tandis que Matthieu décrit une situation moins précaire sur le plan matériel (Jésus naît dans une maison et non dans une étable, Mt 2,11 emploie le mot grec oicos, maison), mais autrement plus dramatique sur le plan politique de la persécution du roi tyrannique Hérode.
Sur le plan exégétique, l’impossibilité d’harmoniser les récits évangéliques, et donc l’impossibilité de reconstituer l’exact curriculum vitæ de Jésus à partir des données bibliques, fait partie de cette précarité exégétique qui conditionne la vie de tout croyant. La vie historique de Jésus appartient résolument au passé, et le croyant ne connaît de Jésus que ce que les quatre évangélistes du Nouveau Testament (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ont estimé nécessaire à la foi, sous la forme littéraire qu’ils avaient à disposition et qu’ils ont estimée appropriée à cette transmission de la foi. On notera, par ailleurs, que la recherche historique à propos de l’histoire de Jésus comprend aussi la considération de la littérature extra-biblique, ce qui en amplifie et en complique considérablement l’étude.
Pour une étude comparative plus approfondie des deux récits :
Sur mon site personnel: Noël selon Matthieu et selon Luc : Deux récits incomparables.
Chers Gilles,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton analyse comparative sur la naissance de Jésus-Christ telle qu’elle est racontée dans les Évangiles de Matthieu et de Luc.
L’Évangile de Matthieu, centré sur la figure de Joseph, met l’accent sur l’accomplissement des Écritures juives (Ésaïe 7:14, 9:14 ; Michée 5:1-2 ; Jérémie 31:15) à l’époque du roi Hérode le Grand, qui régna en Judée de 37 av. J.-C. à 4 av. J.-C. L’étoile n’est pas un mythe pur, une triple conjonction planétaire en 7 av. J.-C. visible plusieurs mois est très sérieuse. Les mages venus d’Orient y voient le signe de la naissance d’un roi des Juifs.
Luc, quant à lui, place Marie au premier plan et relate les difficultés rencontrées par les parents de Jésus lors du recensement ordonné par l’empereur Auguste et administré par Quirinius (Publius Sulpicius Quirinius) en Judée, en 6 ou 7 ap. J.-C. Ce recensement est un fait historique attesté par les historiens Flavius Josèphe et Tacite. Il est probable que les troupeaux des humbles bergers, mentionnés dans le récit, étaient à l’abri du froid hivernal.
L’Évangile de Jean, pour sa part, transforme ces événements en signes symboliques. Ainsi, Jean 1:14 proclame : « Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous… la gloire du Fils unique venu du Père. » Plus loin, Jean 8:12 rapporte : « Jésus leur parla de nouveau, et dit : Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »
À première vue, les textes de Matthieu et de Luc semblent ne pas correspondre parfaitement au contexte historique de l’époque. Il est probable que ces deux évangélistes utilisent l’histoire pour donner à la mission de Jésus une portée universelle, où empereurs, rois et bergers participent à la réalisation du dessein de Dieu.
Je crois que les Évangiles retracent fidèlement le sens de la vie de Jésus, Fils de Dieu, notre Seigneur et Sauveur, et que le contexte historique sert à ancrer le temps de Dieu dans le temps de l’humanité. Que la naissance de Jésus-Christ ait eu lieu quatre ans plus tôt et ne soit compté pas dans notre calendrier, ou que le recensement ait eu lieu dix ans après sa naissance, cela ne change rien à mes yeux. Si nous sommes les enfants de la lumière, les Pères de l’Église ont eu raison de choisir de célébrer Noël le 25 décembre, à la fin du solstice d’hiver.
« Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière. » (Jean 12:36).
Amitiés fraternelles et merci encore
István
Cher Istvan,
tu documentes dans ton commentaire une position conservatrice qui n’est pas la mienne, et qui se résume dans tes affirmations « l’étoile n’est pas un mythe pur », « le recensement est un fait historique attesté », etc… Que ces événements soient historiques est bien sûr tout à fait possible, les deux histoires de Luc et Matthieu n’en restent pas moins complètement différentes sur le fond : Une famille de Nazareth soumise à un recensement (chez Luc) et une famille de Bethléem soumise à une persécution (chez Matthieu). On ne peut pas réconcilier les deux récits en « recollant les morceaux ».
A mon sens, l’amour de Jésus-Christ ne conduit pas à harmoniser les textes bibliques, ni à défendre par tous les moyens leur historicité. Cette harmonisation est artificielle, partisane, et ne correspond pas à la réalité des textes. Aucune faculté universitaire, ni protestante ni catholique, n’enseigne l’harmonisation des quatre Evangiles. J’appartiens à cette approche académique historico-critique des textes.
Sur le plan de l’expérience croyante, je ne pense pas que la foi puisse être fondée sur l’histoire, car nous n’y sommes plus pour la vérifier. Et même si nous y étions, les faits ne prouveraient pas que Jésus est le Messie, c’est un acte de foi de le croire. L’histoire est une science humaine, et les sciences ne peuvent pas fonder la foi, car Dieu est en dehors du champ d’investigation scientifique. Tu le sais bien en tant qu’ingénieur (si je me souviens bien de ta profession). Il faut prendre la question dans l’autre sens : Pourquoi ma foi me conduit-elle à vouloir « prouver » que les récits évangéliques se rapprochent le plus possible de la vérité historique ? Si j’ai besoin de cette vérification, n’est-ce pas parce que le doute m’inquiète ?
Derrière cette tentative, qui est à mon sens désespérée (impossible), il y a l’idée présente dans tous les fondamentalismes religieux, selon laquelle pour être vrais, les textes religieux doivent être historiques. Or ces textes n’ont pas pour but de retracer l’histoire, mais d’y faire naître la foi, parfois en se jouant des circonstances historiques, comme c’est le cas des récits évangéliques. Nous ne croyons pas parce que l’histoire est vraie, mais nous essayons de prouver que l’histoire est vraie parce que nous croyons…
Meilleures amitiés. Gilles
Gilles aime bien discuter avec ceux qu’il classe dans ses catégories : fondamentalistes, conservateurs…
N’oublions pas qu’il se dit « libéral », ce qui lui permet de faire parfois le grand écart !
C’est ainsi qu’ensuite, il peut conclure en laissant entendre que ceux qui prennent au sérieux le texte biblique se fondent sur des croyances d’un autre âge.
« l’histoire est vraie parce que nous croyons ».
Mais pourquoi croirions nous si rien (ou presque) est vrai ?
La foi ne vient-elle pas de ce que nous lisons dans « la Parole de Dieu » ?
Cher Monsieur Ribagnac,
je pense en effet qu’il est important de nommer les positions théologiques. On peut ensuite critiquer les dénominations si on ne les partage pas, mais cela doit faire l’objet d’un débat ouvert. Eviter de nommer sa position, c’est aussi une façon de ne pas l’assumer pleinement. Pour mémoire, ce sont les fondamentalistes qui se sont eux-mêmes dénommés ainsi à l’origine, ce n’est donc pas une étiquette qu’on a plaquée sur eux, mais leur propre auto-définition. Je vous renvoie à l’article Fondamentalisme sur Wikipedia, dont je cite ici le paragraphe qui nous concerne:
Christianisme
L’expression « fondamentalisme chrétien » fut employée pour la première fois lors des réunions de la « Niagara Bible Conference (en) » (1878-1897[21]). Il prit son essor en milieu protestant aux États-Unis, au début du XXe siècle, par la diffusion de brochures de l’Église presbytérienne de l’Amérique du Nord (devenue Église presbytérienne aux États-Unis d’Amérique), lesquelles ont défini les « Fundamentals » du christianisme tel qu’envisagé par cette Église ultraconservatrice[22]. Un autre exemple de fondamentalisme chrétien est la ligue pour la vertu au sein de l’église catholique aux États-Unis[23],[24].
Je retransmets ici le commentaire de Heinz Suter, qu’il a placé hier à la suite de mon texte du 14 décembre 2023:
Noël selon Matthieu et selon Luc : Deux récits incomparables.
Le 26 décembre 2025 à 15 h 09 min, Suter Heinz a dit :
Hello Gilles,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton message sur la nativité ainsi que ses annexes…
C’est n’est que récemment que j’ai pris conscience que ni Marc (apparemment le premier évangile écrit) ni Jean (apparemment le dernier à avoir été rédigé) ne mentionnent quoi que ce soit de la naissance de Jésus et que les deux autres évangiles ont des récits très peu conciliables comme tu le dis, très différents et plutôt du type « fantastique » ce qui a alimenté mes questions et mes doutes sur leur authenticité…
Car si la naissance historique de Jésus correspondait à l’un ou l’autre des récits ce serait extrêmement surprenant que deux évangiles sur 4 n’en disent strictement rien!
Cher Heinz,
te voici confronté à ce que l’on appelle en exégèse « le problème synoptique » des trois Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, c’est-à-dire l’étude comparée de leurs textes qui se ressemblent, avec toutefois des différences importantes.
Pour mémoire, l’Evangile de Jean ne partage que le 8% de ses versets avec les trois autres Evangiles. Les discours de Jésus sont dominants chez Jean, et concernent en grande mesure le statut que Jésus s’accorde à lui-même en lien à son étroite relation avec son Père. Le Verbe fait chair, l’Agneau de Dieu, le Pain de vie, le Chemin, la vérité et la vie, la Lumière du monde, la Résurrection et la vie, la vraie Vigne, etc. : Tous ces titres christologiques ne figurent pas dans les Evangiles synoptiques et sont propres à Jean lui-seul !
Effectivement, seuls Mt et Lc racontent la Nativité. On peut considérer que le Prologue philosophique et théologique de Jean, à propos du « Verbe qui était au commencement avec Dieu » (Jn 1,1) est une sorte de Nativité (« le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » Jn 1,14).
Maintenant, voici l’explication la plus importante : Du point de vue de la théologie académique historico-critique, le problème synoptique n’est pas avant tout un problème pour la foi, mais un problème historique : Qui fut vraiment Jésus, en se basant sur les informations de ces quatre Evangiles bibliques qui en parlent un peu autrement ?
Pourquoi ? Le problème synoptique s’éclaircit si on prend définitivement acte de la vérité exégétique suivante : Les Evangiles ne sont pas des écrits historiques au sens où nous entendons le mot histoire dans notre modernité. Ils n’ont pas pour but de retransmettre l’exactitude chronologique et factuelle de la vie de Jésus, mais ils ont pour but, au travers d’une mise en forme du donné historique qui leur est propre, de susciter la foi chrétienne, ni plus ni moins !!!
Cela signifie, en clair, que chacun des quatre Evangiles emploie un projet théologique différent, qui lui est propre, pour conduire le croyant de toute époque à vivre sa vie croyante dans la perspective de l’Evangile de Jésus-Christ, la Bonne Nouvelle. Résumés à quelques-uns de leurs aspects les plus marquants, ces programmes théologiques différents sont les suivants:
Marc (661 versets) : La Nativité ne lui importe pas, parce que son message est entièrement tourné vers la Croix et la Résurrection. Cette théologie correspond à celle de l’apôtre Paul, qui ne parle jamais de la Nativité. Un signe de cette théologie de la Croix et de la Résurrection chez Marc est ce qu’on appelle le « secret messianique »: Dans l’Evangile de Marc, Jésus commande fréquemment à ses disciples de ne pas parler de lui avant que le temps soit accompli… (par exemple Mc 1,44-45; 3,12; 5,43…) c’est-à-dire le temps de sa crucifixion, parce que selon Marc, c’est seulement à partir de sa mort que l’on comprend réellement la mission de Jésus.
Matthieu (1068 versets) : L’Evangile de Matthieu émane d’un milieu proche du judaïsme qui cherche aussi à s’en démarquer. Cet Evangile se confronte donc au problème de Jésus en tant que Juif, ce qui explique que dans son Sermon initial sur la Montagne (Mt 5-7), Jésus se positionne en premier lieu par rapport à la Loi juive: « Je suis venu pour accomplir, et non pour abolir la Loi » (Mt 5,17, le début du discours). Tout cela est absent chez Marc.
Luc (1149 versets) ; L’Evangile de Luc est l’Evangile « de gauche », Jésus y parle beaucoup plus de problèmes de richesse et de pauvreté que dans les 3 autres Evangiles. Par exemple, le texte ridiculisant le riche Zachée (Lc 19,1-10) et celui condamnant le riche indifférent au sort du pauvre Lazare (où le riche se voit parqué en enfer pour l’éternité, Lc 16,19-31) sont absents des trois autres Evangiles en raison de leur caractère excessivement critique envers les riches.
Donc, conclusion: Lorsque l’on prend conscience de l’orientation théologique différente de chaque Evangile, on comprend beaucoup mieux pourquoi les quatre sont importants et pertinents pour la foi. L’analyse scientifique, littéraire grecque, académique, complexe, des textes des Evangiles (analysés comme tout autre texte de l’Antiquité, objectivement et sans préavis de foi) montre que rien n’est laissé au hasard dans ces textes. Chaque verset et chaque mot de chaque Evangile est soigneusement pensé et articulé par son auteur, en se servant d’un matériau textuel de base que les quatre évangélistes partageaient en partie, d’où la complexité du problème. Le résultat désagréable de cette analyse est le suivant : Historiquement, les textes ne concordent pas, ou mal: Pas de Sermon sur la Montagne chez Marc, pas de Lazare chez Matthieu, pas de mages chez Luc, etc.
Dans les récits de la Nativité qui nous occupent ici en particulier: On comprend ainsi pourquoi il n’y a pas de persécution d’Hérode chez Luc mais chez Matthieu (c’est un problème lié à la politique juive dans l’Empire romain), et on comprend pourquoi Jésus est pauvre et démuni chez Luc, il nait dans une mangeoire, car c’est un problème économique, qui ne préoccupe pas Matthieu. La différence de dénomination de Jésus par les mages et par les bergers confirme cet antagonisme : Lorsque les mages arrivent à Jérusalem, ils demandent « où est le roi des Juifs qui vient de naître » (Mt 2,2), employant ainsi son titre messianique spécifiquement juif; tandis que les anges qui apparaissent aux bergers emploient le titre christologique propre au christianisme pour désigner l’enfant qui vient de naître : « un Sauveur qui est le Christ Seigneur » (Lc 2,11).
J’espère avoir ainsi montré, cher Heinz, qu’il est possible, non sans plusieurs difficultés, d’expliquer pourquoi il n’y a pas de Nativité chez Marc, et pourquoi elle a un caractère judaïsant chez Matthieu, et économique chez Luc. Cette très brève présentation peut s’apparanter à un résumé d’un cours académique d’introduction à la théologie du Nouveau Testament. Avec mes amitiés. Gilles
Merci Gilles pour cet éclairage dont je n’avais pas conscience . Passionnant !
Merci Joëlle et bonne année. Gilles