
Considérations introductives
Je me sers ici d’une étoile pour représenter différentes dimensions de la vie spirituelle, sans me référer à aucune signification ésotérique de cette figure. Cette représentation est tout-à-fait imparfaite, elle vaut ce qu’elle vaut, mais elle nous rend service pour illustrer quelques aspects de la vie humaine et spirituelle. Pour une présentation des différentes significations symboliques du pentagramme, voir l’article Wikipedia Le Pentagramme.
La Deuxième épître de Paul aux Corinthiens est écrite dans un climat d’épreuve psychique et spirituelle, de souffrances physiques et de crise relationnelle de l’apôtre Paul avec l’Eglise de Corinthe (ville de Grèce proche d’Athènes) dont il est le fondateur. Le texte de cette lettre, extrêmement dense, présente divers exposés articulant la mystique (relation intime à Dieu) et le ministère apostolique de Paul. Ces textes permettent de se faire une représentation très complète de la manière dont l’apôtre Paul concevait l’expérience humaine selon la perspective de la foi chrétienne. Afin de placer ces sujets en perspective, j’en présente divers aspects en me servant de l’étoile à cinq branches.
La vie, le bien et le mal
Aucune des cinq pointes de l’étoile n’est à l’opposé d’une autre, car on ne peut pas toujours diviser les domaines de la vie en deux parties opposées: bien-mal; blanc-noir; corps-âme; matière-esprit; etc.
Au cœur de l’étoile se situe notre capital de vie, notre santé, notre énergie, notre motivation, notre salut, nos relations, mais pour se déployer vers les pointes, ce capital de vie doit traverser des zones difficiles dans chaque branche de l’étoile pour s’épanouir, de sorte que ses forces et ses potentialités dans la vie présente s’usent avec le temps. Ces zones difficiles ne sont pas forcément des maux ou des péchés. L’ascèse est une pratique privative dont le sens peut être bon ou mauvais suivant la manière de la vivre.
Chaque dimension de la vie, se développant à partir de son centre, qui est vie, santé, salut, relations, comporte un objectif positif, avec une dimension négative à surmonter. Cette négativité ne signifie pas forcément une mauvaise direction, il faut la traverser. La vie doit briser son cocon pour s’épanouir, comme un poussin qui sort de l’oeuf.
Le mal n’est généralement pas un aspect dominant de la vie, sauf en certaines situations dramatiques, mais il est réel ou potentiel dans chaque dimension et domaine de la vie. Il figure donc à l’intérieur de chacune des cinq pointes de l’étoile.
Le mal est représenté à l’intérieur des pointes de l’étoile parce qu’il se présente souvent sous la forme d’un repli sur soi, d’un enfermement, d’une étroitesse d’esprit, d’une rigidité mentale, de blocages psychiques, d’intransigeance, d’accusations et de culpabilité, d’intranquillité, d’une religiosité doctrinaire et fondamentaliste, etc. Martin Luther décrit le pécheur comme un « homo incurvatus in se » (homme replié sur soi). Le péché n’est pas à comprendre comme une série d’acte particuliers, mais plutôt comme une disposition générale d’esprit tournée en soi-même, contre soi-même ou contre les autres.
La conception et la naissance, débuts de la vie terrestre, sont plutôt considérés positivement, sauf dans certaines conditions dramatiques, tandis que la mort, point final de la vie humaine dans nos conditions, est plutôt considérée négativement, sauf dans certaines conditions où elle apparaît comme une délivrance du mal.
La vie intérieure et la vie extérieure
Le côté gauche de l’étoile représente plutôt la vie concrète du corps dans notre environnement vital où ont lieu nos relations et nos activités. Le côté droit de l’étoile représente plutôt la vie abstraite de notre âme (psychique) et de notre esprit (spirituel).
La vie humaine se caractérise par un monde psychique intérieur qui n’est que partiellement décelable par les autres personnes de l’extérieur, et qui échappe au regard des autres, mais pas à celui de Dieu (Mt 6,5-8;6,22-23). Essayez de penser à un animal et demandez à votre interlocuteur de le deviner. Le film comique Menteur, Menteur, joué par l’acteur Jim Carrey, met en scène un personnage rendu incapable de taire ses pensées. Une séance avec son chef, ou sa rencontre de certaines femmes, prennent un tour rapidement insupportable… Ce désastre relationnel en dit long sur l’écart entre nos opinions secrètes et ce que nous partageons avec les autres. La transparence et la sincérité absolues ne sont ni possibles ni souhaitables en ce monde.
La capacité supposée de Dieu de voir notre vie psychique peut être source de difficultés par certaines personnes, qui se sentent épiées, honteuses ou coupables. La religion peut pour cette raison prendre un sens inquisiteur par le regard de Dieu ou par la confession privée ou publique.
La religion dans la vie
La religion n’est pas un phénomène homogène de l’humain et de l’humanité. Elle peut être la pire ou la meilleure des réalités vécues, un compagnon de voyage ou un carcan oppressant, ou paradoxalement les deux à la fois, suivant la manière dont les autres nous l’enseignent ou nous l’imposent.
L’étoile montre que le sommet de la vie peut à juste titre être considéré comme la relation intime à Dieu (l’union mystique). Les événements de la vie peuvent prendre une nouvelle signification lorsqu’ils sont placés sous le regard de Dieu.
Cependant, pour ne pas sombrer dans l’illusion et le délire, la vie a besoin d’une solide assise horizontale (la seule ligne horizontale de l’étoile) dans les réalités quotidiennes par l’expérience corporelle et psychique. La vie mystique sans une solide vie concrète, remplie de bon sens, est souvent une tentative de fuite des difficultés de la vie.
La vie ordinaire nécessite de répondre à plusieurs besoins fondamentaux, selon la pyramide de Maslow, qui ne peuvent pas tous être satisfaits par la mystique et la religion: Besoins physiques pour la survie, Sécurité et protection, Socialisation et liens humains, Estime de soi, Accomplissement (sommet de la pyramide).
La religion, dans sa dimension mystique, intérieure, peut nous aider à surmonter le mal dans l’épreuve et à garder l’espérance du bien, mais elle peut aussi tourner elle-même en mal et nous empoisonner la vie, lorsqu’elle rabaisse l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, et nous soumet à des contraintes sociales ou communautaires hétéronomes (qui ne proviennent pas de nous), que nous n’avons ni choisi ni souhaité.
La mystique et l’ascèse ne sont pas nécessairement des états extrêmes de délire ou d’extase. Leurs deux pointes de l’étoile sont éloignées. La plupart du temps, la mystique et l’ascèse sont des expériences normales qui ne modifient pas fondamentalement notre état de conscience, mais peuvent changer nos émotions et nos pensées.
Il existe plusieurs types d’expériences mystiques:
– Conscientes mentales, lors de la lecture d’un texte sacré ou autre, notamment la perception de signes divins, de textes qui nous parlent, d’encouragements, etc.
– Conscientes émotionnelles, lorsque l’on est saisi émotionnellement lors d’une célébration.
– Conscientes unitives, sentiment de ne faire qu’un avec Dieu en nous, avec l’Univers, etc.
– Avec états de conscience modifiés, lors d’un songe, ravissement, vision, extase, etc.
– Avec états de conscience modifiés suscités artificiellement, par consommation de drogues hallucinogènes (chaman), par danses étourdissantes (derviches), par hypnose, par diverses méthodes procurant du plaisir (par exemple sexuelles, etc.), etc.
Il existe également plusieurs types de pratiques ascétiques:
– Retraites spirituelles loin du monde, temps de méditation
– Privations de nourriture, jeûne, dans un but spirituel ou diététique
– Sobriété volontaire, selon l’esprit écologique actuel
– Différentes formes de privations, par exemple de vie sexuelle, etc.
– Pratiques doloristes, où l’on s’inflige des souffrances à soi-même afin d’augmenter l’intensité de son expérience mystique, par exemple par auto-flagellation ou autres méthodes faisant souffrir (fakir). Il s’agit avant tout de formes quasi pathologiques.
La vie face à la souffrance et à la guérison
Tous les domaines de la vie humaine normale sont exigeants, fatigants, et parfois décourageants et épuisants, car ils peuvent être sujets à des dérèglements et des souffrances, qui font partie du caractère normal de la vie, étant donné que nos corps et nos cerveaux biologiques ne résistent pas facilement à toute épreuve.
A l’intérieur de l’étoile, il existe certaines forces de résistance qui freinent ou s’opposent complètement au développement normal de la vie vers les pointes de l’étoile:
– Instabilités émotionnelles (peur/colère, joie/tristesse, timidité/domination, stress, etc.)
– Instabilités de caractère (manque ou excès d’ambition, hyperactivité ou passivité, etc.)
– Instabilités relationnelles (excès de dépendance ou d’indépendance, repli sur soi, etc.)
– Instabilités spirituelles (refus d’accepter ses torts, la réalité comme elle est, l’échec, etc.)
– Instabilités morales (comportements agressifs, dominants, exploitation, violence, etc.)
– Santé corporelle fragile, maladies et douleurs chroniques, etc.
– Handicaps éventuels.
– Situations relationnelles pénibles présentes ou passés, carences affectives, etc.
– Angoisses liées à l’avenir (examens, confrontations, échecs, risques, maladies, souffrances, façon dont se passera notre mort, nature de l’au-delà, etc.)
– Certaines de nos facultés diminuent avec l’âge, ainsi que notre espérance de vie, ce qui est naturellement pénible à supporter et peut générer de l’inquiétude.
Les étapes vers la guérison ou la diminution de ces forces de résistance sont souvent:
– La prise de conscience du problème, malgré les émotions négatives produites.
– La capacité à parler du problème avec autrui, à extérioriser ses émotions sans violence, en recourant à des personnes de ressource (proches, amis, professionnels, etc.).
– La découverte et la mise en pratique de pensées et d’attitudes alternatives.
– La persévérance et la volonté de changer.
La part mystique et religieuse de la guérison
– Le miracle reste un phénomène très rare, qui n’est pas forcément bénéfique, car il remplace l’effort et la compréhension personnelle par une solution trop facile, tout faite, qui n’aide pas l’individu à progresser de manière autonome dans la vie.
– Des expériences d’élévation mystique peuvent être stimulantes et bénéfiques, pour autant qu’elles ne cachent pas la réalité que l’on a tendance à fuir dans un idéal.
– Les expériences mystiques les plus intenses peuvent avoir lieu dans des périodes ou des moments de profonde détresse (cf. le récit de la tempête apaisée: Mc 6,45-52).
– L’expérience mystique n’apporte pas exactement le contraire de la souffrance, mais elle l’intègre dans le mystère de l’existence qui surpasse l’opposition des expériences positives et négatives, en les plaçant toutes deux dans la main de Dieu. Ce surpassement des oppositions est un élément récurrent de la mystique universelle, interreligieuse.
– La religion trace un chemin, c’est-à-dire qu’elle oriente, elle montre une voie possible pour traverser la souffrance, le désert relationnel, le vide émotionnel, etc.
– L’image biblique de la marche des Israélites dans le désert, soutenus chaque jour par la nourriture spirituelle de la manne qui aide à vivre, est dans la grande majorité des cas meilleure, plus réaliste et plus efficace, que celle du miracle qui résout tout.
– La croyance rassurante en des solutions trop rapides, trop belles, illusoires, génère le risque de rechute amère et imprévue, qui ramène « les pieds sur terre ».
– Dieu n’est ni une puissance qui opprime, ni une puissance qui résout tout.
– La victoire sur la culpabilité, la honte et la timidité fait intégralement partie de la guérison spirituelle, qui conduit à la liberté intérieure et à la confiance en soi.
– La religion enseigne aussi que la vie est une lutte, et qu’il faut souvent persévérer, étudier, travailler, essayer, réessayer, changer d’avis, chercher de l’aide, pour obtenir ce dont on rêve et ce que l’on recherche.
– « Porter sa croix » signifie qu’il faut parfois (mais pas toujours !) savoir renoncer, temporairement ou définitivement, à certains idéaux que l’on ne parvient pas à atteindre, et qui nous empoisonnent l’existence. « Porter sa croix » est donc en fin de compte libérateur.
– Ce qui peut sembler être une perte de temps, un ralentissement, une expérience négative, peut prendre une signification positive du point de vue mystique. La mystique peut ainsi donner sens à ce qui n’en a pas. Les personnages de la Bible sont souvent conduits à l’écart pour vivre une expérience formatrice et recevoir la Parole divine (Jésus au désert: Mc 1,12-13).
– Les expériences spirituelles extrêmes peuvent facilement basculer du meilleur au pire, de même que la drogue génère un état plaisant qui peut basculer subitement dans la décompensation et l’overdose. La conviction d’être possédé par le diable ou des démons prend la forme d’un délire mystique conscient, avec une composante culturelle.
– Un état de paix ou d’extase complète, dénué de tout doute, désagrément, souci, trouble, incompréhension, est inatteignable dans la vie présente, notre psychisme et notre environnement n’étant jamais entièrement pacifiés et stables (critique du quiétisme).
– Les expériences mystiques intenses et inattendues, qui jalonnent la vie de certaines personnes, sont souvent liées à une prise de conscience du refoulé (Freud). Par exemple, Paul est frappé par une lumière éclatante et il entend Jésus lui dire « ti me diokeis »(pourquoi me persécutes-tu ?) (Actes 9,1-18, ici v.4). Il prend alors conscience qu’il fait fausse route, même s’il luttait pour ne pas l’admettre.
Complément de psychiatrie: La névrose est une perturbation psychique pénible (angoisse, dépression, instabilité de l’humeur, etc.) qui ne perturbe pas le rapport à la réalité, tandis que la psychose, plus profonde et plus grave, produit des expériences psychiques incohérentes avec la réalité (hallucinations, délires, états traumatiques, fausses sensations de présence, de toucher, fabulations (se prendre pour Jésus), etc.).
Le douzième chapitre de la Deuxième épître de Paul aux Corinthiens
Il s’agit à la fois du chapitre le plus célèbre, le plus représentatif de la mystique et du ministère de Paul, et le plus extrême, alliant l’extase et le délire mystique.
Télécharger ici le PDF de 2 Corinthiens 12.
Le texte est divisé en brèves sections dénommées et décrites à la gauche du texte.
Les sections bordées de jaune concernent les expériences mystiques.
Les mots en rouge montrent comment Paul raisonne de manière dialectique, en opposant constamment ses affirmations et leur contraire.
Quelques commentaires à propos de 2 Corinthiens 12
Le chapitre comprend clairement deux parties:
– La première décrit l’expérience spirituelle de Paul dans ses divers aspects (v.1-10).
– La seconde décrit les difficultés du ministère de Paul dans l’Eglise de Corinthe (v.11-21).
L’expérience spirituelle de Paul (v.1-10)
Dans la première partie, l’expérience spirituelle de Paul se compose de deux aspects:
– L’expérience mystique extatique (v.1-5a,7). Presque tous les commentateurs pensent que Paul parle de lui à la troisième personne, pour ne pas se dévoiler.
– L’expérience mystique rapportée à la vie concrète par Paul (v.5b,6,8-10).
Dans ce sens, la mystique chrétienne n’est pas seulement extatique (ek-stasis signifie « se tenir hors de »), elle renvoie également à la réalité vécue, sans faux-fuyants. La mystique chrétienne n’est pas une mystique quiétiste de l’inaction et du retrait complet. Le chrétien s’engage et agit dans le monde, qui n’est donc pas renvoyé au mal et à la perdition.
On notera que Paul livre aux chrétiens de Corinthe son intériorité et sa mystique, mais il le fait avec sagesse et prudence. Il leur explique qu’il n’a pas le droit (v.4) de leur partager le secret de ses révélations inexprimables (v.4), et qu’il ne souhaite pas se vanter en se montrant autrement que ce qu’il est dans la vie concrète (v.6).
Dans ce sens, la mystique chrétienne admet qu’une part de la révélation divine est inexprimable, ineffable. Nous n’avons qu’une connaissance imparfaite de Dieu, qui reste caché, mystérieux, enrobé de ténèbres et visible que de dos (sur le Mont Sinaï, à Moïse: « Tu me verras de dos, mais ma face, on ne peut la voir » Exode 33,23), même pour le plus grand des mystiques.
L’alternance entre les passages décrivant l’extase (v.1-5a,7) et ceux qui renvoient à la vie concrète (11,32-33, v.5b,6,8-10) est significative du fait que Paul entend lier étroitement ce qu’il vit mystiquement et ce qu’il vit concrètement.
Le passage le plus marqué et le plus original de ce chapitre 12 est le v.7, dans lequel Paul oppose très fortement deux types d’expériences qu’il a vécues:
– Les révélations extraordinaires (v.7a).
– L’écharde dans la chair et l’ange de Satan chargé de le frapper (v.7b).
Paul ne confesse pas un péché de cette manière, mais plutôt une vertu, car justement les souffrances qu’il encourt le gardent de l’orgueil et d’une fierté déplacée (v.2,5,6,7,9).
La question du caractère réel ou symbolique de l’ange de Satan ne se pose pas nécessairement et peut être laissée de côté, car Paul parle ainsi du fait que Dieu ne lui évite pas toute souffrance, et qu’il lui faut rester un homme ordinaire dans la vie concrète, ce qu’il explicite dans le passage qui suit (v.7-8) et qu’il a déjà annoncé (v.5b).
Le caractère très particulier de cet « ange de Satan » est que, contrairement aux démons que chasse Jésus, cet ange ne doit justement pas être chassé, car il représente ce qui prévient Paul de tomber dans un orgueil démesuré, le ramenant à la réalité. Donc, cet « ange de Satan » joue un rôle très positif dans la vie de Paul, ce qui est contradictoire avec l’idée même du diable, et renvoie au style d’écriture paradoxal de Paul.
Afin de préciser sa pensée mystique, Paul explique le grand renversement qui l’a conduit à ne plus prier pour que ses souffrances d’apôtre soient diminuées. Ayant prié trois fois le Seigneur, ce dernier n’exhausse pas sa prière mais lui répond: « Ma grâce te suffit; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (v.9).
Cette réponse divine est un des passages les plus importants du Nouveau Testament.
En fait, selon Paul, sa faiblesse d’apôtre poursuit le même but que ses révélations extraordinaires: Révéler la puissance de Dieu, qui agit au travers de la faiblesse.
On comprend donc qu’en partageant aux chrétiens de Corinthe son expérience intérieure, Paul avance deux arguments dans le but de conforter la légitimité de son ministère:
– Informer les Corinthiens qu’il a vécu des révélations extraordinaires non partageables.
– Faire comprendre aux Corinthiens que sa faiblesse n’a rien de honteux ou de diminuant, mais qu’au contraire elle fait partie de son ministère et sert à manifester la puissance du Christ, qui seul agit dans son ministère, lui-même étant sans force.
Paul refuse donc totalement une piété miraculeuse selon laquelle Dieu lui éviterait tous les obstacles et toutes les souffrances.
En présentant aux Corinthiens ses révélations extraordinaires et les raisons de sa faiblesse, il leur montre qu’il « n’a rien de moins que ces super apôtres » (v.11). Paul ne nourrit donc pas de complexe d’infériorité en lien à sa faiblesse, mais au contraire, il est fier de sa faiblesse et ne doute à aucun moment de sa supériorité apostolique face à ses adversaires, les super-apôtres, qui étaient sans doute des prédicateurs misant sur leurs dons de produire des miracles pour fasciner les chrétiens de Corinthe, et renverser l’autorité légitime de Paul en tant que fondateur de l’Eglise de Corinthe.
Décrivant les signes distinctifs de son apostolat (v.12), Paul cite la « patience à toute épreuve« , donc la capacité à supporter la souffrance (patience vient de pathos, souffrance en grec), avant la capacité de fournir des signes miraculeux (qui n’étaient pas forcément des guérisons). Paul se montre ainsi disciple du Christ, dans sa priorité accordée à « porter sa croix« .
Selon son style habituel, Paul force le trait de ses oppositions quand il dit qu’il se « complait dans les insultes, les contraintes, … » (v.10). Cela ne signifie aucun masochisme de sa part, ni une joie maladive de souffrir, mais plutôt la détermination de Paul à ne reculer devant aucun effort ni souffrance inévitable pour accomplir son ministère d’apôtre, mission divine qui est le fondement de sa fierté et de son autorité.
Le ministère apostolique de Paul à Corinthe (v.11-21)
Paul est confronté, dans ce passage et dans toute sa Deuxième épître aux Corinthiens, à un problème de légitimité de son apostolat à Corinthe:
– Il reproche aux Corinthiens de ne plus le reconnaître (v.11)
– Il essaye de convaincre les Corinthiens qu’il n’est pas inférieur à ses rivaux (v.12-13), qui ont sans doute profité de son absence pour le critiquer et le remplacer.
– Il rassure les Corinthiens qu’il ne les exploitera pas financièrement (v.14-18), car il est leur père spirituel (v.14) et il les aime d’un amour désintéressé, étant prêt à se dépenser pour eux (v.15). Paul joue ainsi habilement sur les mots entre dépenser et se dépenser.
– Il précise aux Corinthiens qu’il se justifie devant Dieu, qu’il est indépendant et qu’il n’a donc pas besoin de leur approbation pour trouver en lui-même la confiance pour parler en Christ, pour leur édification (v.19).
– Il craint que les Corinthiens le déçoivent à son arrivée, et soient eux-mêmes déçus de lui (v.20).
– Il n’hésite pas à lister les problèmes concrets qu’il pense rencontrer à Corinthe, prévenant les chrétiens de Corinthe qu’il ne craindra pas de leur reprocher leur relâchement (v.20-21). Le ton de ces remontrances est pourtant celui de la douceur, Paul étant prêt à « pleurer sur beaucoup de ceux qui ont péché » afin de les amener à la conversion (v.21).
Constatation d’ordre général: Confiants en l’enseignement du Nouveau Testament, nous avons parfois l’impression que l’Eglise primitive (les communautés des premières générations de chrétiens après Jésus) était un modèle de foi, de piété et de sainteté que nous ne pouvons qu’imiter timidement aujourd’hui.
Une lecture attentive des deux lettres aux Corinthiens montre que l’Eglise de Corinthe était tout sauf idéale, traversée par toutes sortes de problèmes:
– Divisions théologiques entre certaines factions dans l’Eglise (1 Co 1)
– Caractère davantage « charnel » que « spirituel » et fausse sagesse des croyants (1 Co 3)
– Manque de reconnaissance envers l’apostolat de Paul (1 Co 4)
– Inconduite liée à des affaires de mœurs et recours aux tribunaux (1 Co 5-6)
– Problèmes de vie familiale, de vie de couple, de vie sexuelle et de célibat (1 Co 7)
– Scandales causés par certaines attitudes irrespectueuses (1 Co 8)
– Accusations liées au salaire de Paul pour son ministère (1 Co 9)
– Inconduites lors de la célébration de la Sainte-Cène (1 Co 11)
– Manque de reconnaissance envers les dons différents des uns et des autres (1 Co 12)
– Exagérations liées à la pratique des dons spirituels (guérisons, prophéties, parler en langues, etc.) auxquels Paul préfère l’amour (1 Co 13-14)
– Doctrines défaillantes en rapport à la résurrection du Christ et des croyants (1 Co 15)
– Questions liées à la collecte pour l’Eglise de Jérusalem et aux voyages de Paul (1 Co 16)
– Sanctions excessives dénuées de compassion suite à une offense (2 Co 2)
– Difficultés à comprendre les souffrances et le ministère de l’apôtre (2 Co 4-6)
– Rare compliment de Paul aux Corinthiens (2 Co 7)
– Réticence des Corinthiens à propos de la collecte pour l’Eglise de Jérusalem (2 Co 8-9)
– Problèmes de reconnaissance du ministère apostolique de Paul (2 Co 10-12)
Ces problèmes ne sont pas à considérer comme exceptionnels, ils font partie de l’expérience humaine normale, inscrite dans son imperfection indépassable. Les problèmes rencontrés dans une communauté ont les effets suivants:
– Nécessiter des solutions pratiques pour gérer la situation dans l’immédiat, par exemple en départageant les personnes en conflit sous le contrôle de l’autorité et des formateurs.
– A plus long terme, susciter une réflexion générale sur l’organisation, menant aux transformations nécessaire.
– Plus en profondeur, conduire à repenser ce qu’est la foi, et faire évoluer les croyants vers plus de sagesse, au travers d’une ouverture d’esprit plus grande, avec la capacité de prendre distance vis-à-vis de la situation immédiate, par exemple en la comparant avec d’autres situations dans d’autres confessions ou d’autres religions.
Merci et bravo pour cette puissante synthèse , même si elle est, comme le texte de Paul d’ailleurs, d’une complexité redoutable.
Rassurez-vous, ce n’est pas que de la « fausse modestie » de ma part. En fait, non, j’essaie simplement de concilier tout cela avec mon expérience propre, mes propres capacités de compréhension et d’analyse, etc., etc… Et je ne peux m’empêcher d’être intéressé au premier chef par ce que Paul dit de lui-même et de ses « rivaux » à Corinthe (puisqu’il faut bien les nommer ainsi).
Ainsi, en 2 Co. 10, 10, il écrit en parlant de lui : « ses lettres , dit-on ont du poids et de la force, mais une fois présent, il est faible et sa parole est nulle ». Et encore davantage, en 2 Co. 11,6, quand il critique le verbe facile de ses rivaux et se dit une nouvelle fois « nul pour l’éloquence » (idiotès to logo), mais dit se rattraper du point de vue de la connaissance (all’ou tè gnosei)…
Cette insistance pour comparer le bagout de ses adversaires avec sa propre éventuelle difficulté sur ce plan, et faire comprendre que lorsqu’il écrit, toutes ses capacités se débrident, m’incite à penser à penser que sa difficulté était aussi réelle, et pas seulement liée à des questions de l’ordre mystique.
Il est un fait, c’est qu’il ne souhaitait pas être plus précis, et en cela, on est vraiment en face d’un mystère total, car on ne peut qu’interpréter ses propos et donc se tromper. Mais, cela me semble quand même fondamental de tenir compte de cette difficulté qu’il aborde à la fois si courageusement et si pudiquement dans cette lettre.
Ce qui est clair, et qui ne peut tromper personne, c’est que ses lettres sont d’une intelligence et d’une subtilité incroyable, et que ça, ça ne s’invente pas, et sème effectivement le doute sur les intentions de ses rivaux. Son problème n’est en tous les cas pas un trouble de l’ordre du diagnostic d’Asperger, etc… , car le degré d’abstraction et la complexité de ses écrits montrentà l’évidence une intelligence qui a la pleine maîtrise d’elle même. Je pencherai donc plutôt pour un problème mécanique, éventuellement un bégaiement, ou une voix faible, ou de fausset, qui ne porte pas, etc…
Quant au pentagramme, je souhaite quand même aborder le sujet si ce n’est que pour dire que je n’ai pu m’empêcher de le rapprocher du Pentateuque » (Thora), et donc de la source juive de tout chrétien…Dans le même sens, je n’ai pas pu m’empêcher non plus de penser au texte de l’Ecclésiaste, qui confirme ce que vous écrivez sur la proximité éprouvante entre le bien et le mal, et qui a donc tendance à nous faire douter de tout. Heureusement, pour l’Ecclésiaste comme pour nous, il reste le plus important, à savoir la vie (le centre de l’étoile), que l’auteur de l’Ecclésiaste résume par une formule extraordinaire que j’écris de mémoire : « mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort ».
J’ai aussi trouvé subtile l’allusion à la seule ligne horizontale de l’étoile qui relie le concret et l’abstrait, qui ne sont donc opposés qu’en apparence, mais encore faut-il, et c’est absolument essentiel, en prendre conscience, ce que vous pointez à juste titre comme la première étape vers la « guérison » (ci-joint un lien vers une représentation de la tempête apaisée : https://www.facebook.com/photo/?fbid=10161551417429844&set=a.10151497680199844).
J’ai enfin beaucoup apprécié le passage sur la religion qui trace un chemin et qui est comme un éloge d’une forme de modération. Pour conclure, enfin, je dirai que, certes, Freud est loin de nous et ses points de vue nous font parfois presque rire (le refoulement des pulsions sexuelles, etc…) et pourtant, beaucoup de ses descriptions restent pertinentes (même si l’explication qu’il en donne nous paraît dépassée) (Je pense par exemple à cette affirmation que « nos meilleures vertus sont nées comme formation réactionnelles et sublimations sur l’humus de nos plus mauvaises dispositions »)…
Merxci, et cordialement,
Wilfred Helmlinger
Merci cher Monsieur Helmlinger pour votre commentaire qui apporte des éléments nouveaux, que je note ici:
– Paul est bien aux prises avec ses « rivaux » dans 2 Corinthiens.
– Je pense aussi que Paul fait mention d’une difficulté réelle, et pas seulement d’ordre mystique. Vous avez raison de tenir compte de la difficulté d’éloquence orale qu’il aborde dans 2 Corinthiens, mais il se pourrait aussi que l’ « écharde dans la chair » représente un autre problème qui frappe Paul. On peut évoquer des douleurs physiques dans son corps malmené par l’extrême rudesse de sa mission et des persécutions qu’il subit.
– Il ne s’agit en tous cas pas d’un problème d’intelligence, car Paul excelle en pensée. Je ne suis pas sûr qu’il évoque un problème de voix, mais encore une fois, c’est possible…
– Merci pour vos précisions au sujet de pentagramme, je vous rejoins sur cela.
– Je partage enfin avec vous l’intérêt de lire Freud encore aujourd’hui.
Bien cordialement.
Gilles B.