Prédication : Les sentiments d’abandon d’un prophète désabusé

Lorsque, dans le sursaut des deux derniers versets de son livre, le prophète Habaquq réaffirme que c’est Yahvé, son Seigneur, qui est sa force, il veut dire par là qu’il n’a plus aucune force autre que celle qui lui vient de Yahvé, tant son existence personnelle a été malmenée par cette vie au cours de laquelle il n’a vu que l’injustice et la violence de la guerre se manifester.

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Livre du prophète Habaquq 3,16-19 – Prière du prophète Habaquq.
Sur le mode des complaintes

16 J’ai entendu et je suis profondément bouleversé.
A ce bruit, mes lèvres balbutient,
je suis tout décomposé.
Je reste sur place, bouleversé.
Car je dois attendre sans bouger
le jour de la détresse,
pour monter vers le peuple qui nous assaille.

17 Oui, le figuier ne fleurit pas,
les vignes ne rapportent rien,
la culture de l’olivier trompe l’attente,
les champs ne donnent rien à manger,
le petit bétail disparaît des bergeries,
il n’y a plus de gros bétail dans les étables.

18 Moi, je serai dans l’allégresse à cause du SEIGNEUR,
j’exulterai à cause du Dieu qui me sauve.

19 Le SEIGNEUR est mon seigneur,
il est ma force,
il rend mes pieds comme ceux des biches
et me fait marcher sur mes hauteurs.
Du chef de chœur. Avec mes instruments à cordes.

Evangile de Luc 1,39-56 – Visite de Marie à Elisabeth – Le Cantique de Marie

39 En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda. 40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. 41 Or, lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant bondit dans son sein et Elisabeth fut remplie du Saint Esprit. 42 Elle poussa un grand cri et dit : « Tu es bénie plus que toutes les femmes, béni aussi est le fruit de ton sein ! 43 Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? 44 Car lorsque ta salutation a retenti à mes oreilles, voici que l’enfant a bondi d’allégresse en mon sein. 45 Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira!»

46 Alors Marie dit :
« Mon âme exalte le Seigneur
47 et mon esprit s’est rempli d’allégresse
à cause de Dieu, mon Sauveur,
48 parce qu’il a porté son regard sur son humble servante.
Oui, désormais, toutes les générations me proclameront bienheureuse,
49 parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses :
saint est son Nom.
50 Sa bonté s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent.
51 Il est intervenu de toute la force de son bras ;
il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse ;
52 il a jeté les puissants à bas de leurs trônes
et il a élevé les humbles ;
53 les affamés, il les a comblés de biens
et les riches, il les a renvoyés les mains vides.
54 Il est venu en aide à Israël son serviteur
en souvenir de sa bonté,
55 comme il l’avait dit à nos pères,
en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours. »

56 Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois, puis elle retourna chez elle.

Prédication du 8 décembre 2024 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse

Je me suis demandé, en préparant cette prédication, si les paroles du chant Between Two Points, composé en 1999 par le duo anglais The Montgolfier Brothers, qui décrit les malaises et les difficultés relationnelles d’une personne instable, pouvaient avoir un quelconque rapport avec les états d’âme du prophète biblique Habaquq, dont les oracles, difficiles à dater, mentionnent les Chaldéens (1,6), à savoir les Néo-Babyloniens, qui disloquent l’empire assyrien vers la fin du VII s. av. J.-C., et qui prendront Jérusalem en 586 av. J.-C. Dans son commentaire (Labor et Fides, 1990), Carl-A. Keller décrit « 601/2 av. J.-C. comme une « période extraordinairement mouvementée. Les cris de guerre ne cessaient de retentir dans les pays du Moyen-Orient. Dès lors, on comprend facilement que [… le] désordre international, ait causé le souci du prophète » (p.140), qu’il décrit « profondément troublé par les convulsions sociales et politiques de son époque » (p.142).

Ce contexte géopolitique dramatique rappelle le nôtre, et pourtant, le prophète Habaquq est aussi un « prophète de Noël », puisqu’une unique phrase (3,18) de la brève conclusion extrêmement positive de son livre, totalement sortie de son contexte, est reproduite très librement au début du Cantique de Marie dans l’Evangile de Matthieu : « et mon esprit s’est rempli d’allégresse à cause de Dieu, mon Sauveur » (1,47). Ce cantique, qui reflète un état d’esprit bien plus positif que celui d’Habaquq, mentionne que « le Puissant […] est intervenu de toute la force de son bras ; il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse ; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles » (1,51.52). Tandis qu’Habaquq subit les conflits de l’intérieur, il semble que Marie suppose en être délivrée au moment où elle prononce ce cantique, ce qui ne correspond pas à sa situation réelle. Nous aussi aimerions que Dieu intervienne dans l’histoire pour y faire régner la justice !

Le chant Between Two Points, Entre deux points en français, des Montgolfier Brother a été magistralement repris par David Gilmour, guitariste et chanteur des Pink Floyd, et sa fille Romany, née en 2002, qui interprète le chant avec sa harpe, dans leur dernier album Luck and Strange, sorti le 6 septembre de cette année 2024. Lors de ma recherche sur internet, j’ai lu avec admiration une analyse des paroles de ce chant Between Two Points, me disant que l’auteur avait un vrai sens littéraire, puis je suis resté interloqué en découvrant que ce texte avait été composé par une Intelligence Artificielle. Je cite donc cette IA : « Dans les paroles, le locuteur réfléchit à son passé où il a rompu des promesses, a mis sa confiance en la mauvaise personne et s’est retrouvé dans des situations qu’il n’avait jamais vécues auparavant. Les vers ‘J’ai arrêté d’espérer à un jeune âge / J’ai arrêté de deviner à un jeune âge’ suggèrent un sentiment de résignation et d’acceptation de l’imprévisibilité de la vie. Le refrain répété ‘Laisse-le juste de te marcher dessus / Ris à travers les coups et la douleur’ transmet un sentiment d’impuissance et de soumission aux mauvais traitements, tandis que l’imagerie de laisser ‘le sang de la vie s’écouler en toi’ symbolise une perte de vitalité et d’agence. Les phrases répétées ‘Toujours le dernier à savoir / Toujours le premier à partir’ mettent en lumière un schéma de se sentir déconnecté et abandonné, impliquant un sentiment d’isolement et de solitude » (copié sur le site www.songtell.com).

Or, comme indiqué, je me demande dans quelle mesure les sentiments du prophète Habaquq – tels qu’il les exprime dans les trois brefs chapitres de son livre biblique, et non seulement dans les deux derniers versets extrêmement positifs de son livre, cités dans les Cantique de Marie – ne se rapprochent pas de cette personne désabusée, en perte d’estime de soi et luttant avec ses sentiments d’abandon du chant interprété par Romany Gilmour.

Désabusé, le prophète Habaquq ? Peut-être, mais par les dernières paroles de son livre, envers et contre tout, il nous informe qu’il continue d’espérer en Dieu, fermement ! : « Yahvé est mon seigneur, il est ma force, il rend mes pieds comme ceux des biches et me fait marcher sur les hauteurs » (3,19). Inversement, son livre débute avec une question lancinante : « Jusqu’où, Yahvé, mon appel au secours ne s’est-il pas élevé ? Tu n’écoutes pas. Je te crie à la violence, tu ne sauves pas. Pourquoi me fais-tu voir la malfaisance ? […] Alors, la loi est engloutie, et le droit ne voit plus jamais le jour » (1,2-4). Notre réflexe de bons chrétiens est de bondir d’un coup jusqu’à la fin du livre, où par bonheur, la foi confiante est réaffirmée (3,18-19). Mais nous oublions ainsi les longues années de la vie du prophète, et de nos vies, à poiroter sans voir le salut de Dieu pointer à l’horizon. Ces profondes vallées de désillusions où chemine aussi la chanson Between Two Points.

Dans une première vision (1,5-11), Dieu accorde à son prophète Habaquq une réponse déconcertante : « Voyez le spectacle parmi les nations, soyez pris de saisissement ! Car dès maintenant, quelqu’un passe aux actes, et vous n’y prêtez pas foi quand on vous le rapporte ! Car me voici ! Je fais surgir les Chaldéens, ce peuple impitoyable et impétueux qui parcourt des étendues du pays pour s’approprier des demeures qui ne sont pas à lui. Il est épouvantable et terrible, c’est lui-même qui fonde son droit et sa suprématie » (1,3-7). De deux choses l’une, soit le théologien qui a écrit ces paroles est un inventeur de génie, soit il est un usurpateur de première ligue ! La réponse paraît bien trop facile en effet : A Habaquq qui attend de son Dieu la justice, Dieu répond qu’il envoie lui-même l’injustice : Ma justice, Habaquq, tu ne la connais pas, tu n’en a pas idée, ma justice, dit ton Dieu, c’est de vous envoyer un envahisseur. Cette réponse, qui reste par ailleurs incompréhensible, car Dieu n’explique pas les raisons pour lesquelles il envoie l’envahisseur, permet de sauver à bon prix l’honneur de Dieu : Le mal n’est pas le signe de son impuissance et de son échec, mais l’accomplissement de sa volonté qui reste cachée au commun des mortels !

Dans la suite du livre, le bras de fer entre le prophète et son Dieu continue : Dieu concède que l’envahisseur s’est rendu coupable (1,11) et le prophète se rassure : « N’est-ce pas toi qui, dès l’origine, es le Seigneur, mon Dieu, mon Saint ? Nous ne mourrons pas ! » (1,12), avant de rappeler son Dieu à l’ordre : « Tu as les yeux trop purs pour voir le mal, tu ne peux accepter le spectacle de l’oppression » (v.13), puis de se raviser : « Je tiendrai bon à mon poste de garde » (2,1). Enfin, Dieu promet la malédiction de l’oppresseur (2,2-20).

Puis le troisième et dernier chapitre est écrit sous la forme d’un Psaume prononcé par le prophète Habaquq, qui semble avoir adopté résolument le point de vue de la foi : « Tu parcours la terre dans ton courroux, tu foules aux pieds les nations dans ta colère. Tu es sorti pour le salut de ton peuple et pour le salut de ton messie » (3,12-13). Mais ce prophète converti à la foi n’en est pas moins « profondément bouleversé » (3,16) par la confrontation entre la dure réalité de l’injustice et sa foi en un Dieu juste. Reprenant les mots hébreux du verset 3,16, Carl-A. Keller précise que les trois dimensions de son être sont profondément affaiblies et s’effondrent : ses entrailles sont troublées, à savoir sa personnalité ; ses lèvres balbutient, à savoir ses paroles, ses croyances et sa pensée ; et ses os pourrissent, à savoir ses ressources physiques (p.175-176). Lorsque, dans le sursaut des deux derniers versets de son livre, le prophète Habaquq réaffirme que c’est Yahvé, son Seigneur, qui est sa force (3,19), il veut dire par là qu’il n’a plus aucune force autre que celle qui lui vient de Yahvé, tant son existence personnelle a été malmenée par cette vie au cours de laquelle il n’a vu que l’injustice et la violence de la guerre se manifester. Amen

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