Prédication : Plongée dans la nuit mystique

La mystique de l’apôtre Paul oppose deux expériences contraires. Nous sommes réunis à Christ en sa mort et en sa résurrection. L’union aux souffrances et à la mort du Christ est une dimension incontournable de la spiritualité chrétienne, une expérience des ténèbres spirituelles et du dessaisissement de soi qui contraste avec les thérapies psychologiques modernes, exclusivement orientées vers le développement personnel.

Voir la liste de mes prédications ordonnées par références bibliques.

Deuxième épître de Paul aux Corinthiens 4,6-11 – Présence du Christ dans le ministère apostolique

6 Car le Dieu qui a dit : que la lumière brille au milieu des ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ. 7 Mais ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile, pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous. 8 Pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer ; 9 pourchassés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés ; 10 sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps. 11 Toujours, en effet, nous les vivants, nous sommes livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre existence mortelle.

Deuxième épître de Paul aux Corinthiens 5,14-18 – Le ministère de la réconciliation

14 L’amour du Christ nous étreint, à cette pensée qu’un seul est mort pour tous et donc que tous sont morts. 15 Et il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. 16 Aussi, désormais, ne connaissons-nous plus personne à la manière humaine. Si nous avons connu le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. 17 Aussi, si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là. 18 Tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation.

Deux autres textes de Paul sur le thème de la nuit mystique sont à lire en dessous de la prédication.

Evangile de Marc 9,42-50 – Mise en garde

42 « Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule, et qu’on le jette à la mer. 43 Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas [44]. 45Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le ; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne [46]. 47 Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le ; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, 48 où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. 49 Car chacun sera salé au feu. 50 C’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel perd son goût, avec quoi le lui rendrez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres. »

Prédication du dimanche du Jeûne fédéral, le 15 septembre 2024 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse

L’intelligence de la prédication chrétienne, magistralement interprétée par l’apôtre Paul, conçoit la vie humaine comme une expérience simultanée de misère et de grandeur : « sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus afin que la vie de Jésus soit elle aussi manifestée dans notre corps » (2 Co 4,10). Il est possible et même souvent inévitable de s’accrocher à l’espoir tout en étant dépressif, ou d’être contraint d’apprécier la vie tout en étant souffrant. Ce paradoxe et cette tension ne s’expriment pas seulement dans notre existence croyante intimement reliée à la mort et à la résurrection du Christ. Ils reflètent le mystère universel de la vie humaine, son conflit entre le bien et le mal, et non seulement la vie chrétienne spécifique des croyants convertis, qui n’en est qu’une manifestation. La Vie/vie représente un trésor, mais nous le portons dans des « vases d’argile » (2 Co 4,7).

Dynamique spirituelle de transformation de notre être intérieur

Cependant, dans les textes du Nouveau Testament déjà, puis au cours des deux millénaires d’histoire de l’Eglise qui s’en inspirent, cette réalité bipolaire de la vie humaine a aussi été enseignée comme étant à l’origine d’une dynamique spirituelle, à savoir d’un processus d’épreuve, de transformation, de délivrance, de guérison et de maturation intérieure nous conduisant à la lumière de la vie divine au travers d’une traversée des ténèbres spirituelles. La particularité la plus dérangeante de la spiritualité chrétienne, en contraste avec les thérapies modernes de développement personnel positif, consiste en ce passage par une phase de sombre épreuve de l’âme, défini comme une étape indispensable de la création de l’être nouveau, c’est-à-dire de l’homme vivant sous l’inspiration de la vie divine.

Dans la vie et l’enseignement de Jésus

Il semble que ce soit déjà dans la vie de Jésus, puis dans son enseignement, que les premiers signes de cette phase négative inéluctable de la spiritualité soient apparus. Selon l’Evangile de Marc, suivi de ceux de Matthieu et Luc, « aussitôt [après son baptême], l’Esprit [divin] pousse Jésus au désert », pour y être « durant quarante jours […] tenté par Satan » (Mc 1,12-13). L’épreuve du désert, qui prive de tout bien superflu (parfois même du nécessaire) et de tout plaisir, peut être comprise comme un test ou un exercice de survie. L’âme y apprend à se contenter du strict nécessaire et découvre ainsi sa complète dépendance du secours divin qui ne manque jamais. Elle en ressort fortifiée dans sa confiance en Dieu et affranchie de sa dépendance des biens incertains qu’offre le monde.

Selon certains textes des Evangiles, Jésus impose à ses disciples une dure discipline d’automutilation volontaire : « si ton œil entraîne ta chute, arrache-le ; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne » (Mc 9,47). Dans l’Antiquité, il est attesté que certains moines ont appliqué ces paroles à la lettre, allant jusqu’à s’ôter physiquement la vue afin de se soustraire aux désirs provoqués par la vision. Même dans cette attitude extrême, évidemment inacceptable, l’objectif de la privation de la vue demeurait la délivrance d’une dépendance estimée néfaste à la paix intérieure de l’âme, laquelle trouvait le repos en se soustrayant à l’épuisement spirituel produit par la tentation. Plus généralement, le retrait monastique vise le même objectif de centration sur l’essentiel, mais en recourant à moins de violence envers soi-même.

Dans la Deuxième épître de Paul aux Corinthiens

Dans sa deuxième épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul décrit le passage par les ténèbres spirituelles sous plusieurs angles. L’épreuve provient tout d’abord du monde extérieur, de la rudesse de la vie sociale : « pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer » (2 Co 4,8). Il peut s’agit ici soit de la nature de la vie sociale, faite de pressions et d’impasses que l’on parvient à vaincre avec effort, soit de l’action divine au cœur du monde, qui nous délivre des pressions et des impasses. Mais ensuite, plus en profondeur, l’épreuve de la vie humaine est une lutte de l’être contre lui-même : « Et il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5,15). Ici encore, selon le sens que l’on donne à la préposition « afin », il peut s’agir soit d’un effet psychologique de l’exemple du Christ « mort pour tous », qui incite le croyant à lutter contre son égoïsme, soit d’une puissance spirituelle héritée du Christ, qui a acquis au croyant la victoire sur son égoïsme, lorsqu’il reçoit la puissance libératrice de la mort et de la résurrection du Christ.

Dans l’histoire de la théologie chrétienne

Dans l’histoire de la théologie chrétienne, cette phase négative de la spiritualité a toujours représenté une difficulté embarrassante pour la théologie spirituelle, que l’on a cherché à dénommer de multiples manières. On a tout d’abord parlé de « mortification », un terme difficile à admettre, selon l’expression de Paul : « notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que soit détruit ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché » (Ro 6,6). La mortification peut signifier, au plus simple, que la vie chrétienne ne peut pas éviter de renoncer à diverses impulsions incompatibles avec une attitude humaine. On ne devient dignement homme qu’au prix de multiples efforts de travail sur soi-même.

Dans le monde protestant, d’autres expressions ont été utilisées pour décrire cette dimension négative de la spiritualité chrétienne. Les Réformateurs ont parlé de pénitence, de purification, de renoncement à soi-même, de sanctification ou de porter sa croix à la suite du Christ. L’ascèse, le jeûne ou l’épreuve de la foi ont parfois fait partie des traités protestants de spiritualité, et plus récemment, dans le cadre des spiritualités écologiques, la notion de sobriété volontaire a rempli ce rôle de dimension privative de la spiritualité.

D’autres métaphores inspirées du jeu entre la nuit et le jour ont servi à dénommer ce que j’ai moi-même nommé comme étant le passage par les « ténèbres spirituelles », selon l’expression de Paul : « Car le Dieu qui a dit : que la lumière brille dans les ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs… » (2 Co 4,6). Le Dictionnaire de psychologie et de psychopathologie des religions, réalisé sous la direction de Stéphane Gumpper et Franklin Rausky (Bayard, 2013, p.281-284 pour les citations suivantes), parle de « nuit mystique », une expression inspirée de la Bible que l’on retrouve chez les grands mystiques chrétiens, Grégoire de Nysse (IV s.), le Pseudo-Denys l’Aréopagite (IV-V s.), Thomas d’Aquin (XIII s.), Maître Eckhart (XIII-XIV s.), Jean Tauler (XIV s.), Thérèse d’Avila (XVI s.), etc., et qui peut avoir plusieurs significations oscillant entre la « nuit comme rencontre de Dieu », « une épreuve purifiante sur fond d’égarement », « un parcours parsemé de tourments et de souffrances, sans garantie pour le mystique de parvenir à l’union de l’âme à Dieu », « des périodes de sécheresse, d’aridité, d’anéantissement et de découragement intense ». « De fait, le mystique peut éprouver au plus profond de son être les ténèbres, l’éclipse ou la nuit, transitoire ou définitive : l’épreuve spirituelle la plus intense et la plus désespérante semblant être, selon certains témoignages, l’obscurité de Dieu ! ».

De telles expériences de « nuit mystique » ou d’ « obscurité de Dieu » se situent à la frontière entre d’un côté, l’élévation mystique de l’union aux souffrances du Christ, et de l’autre, un état d’âme morbide qui relève de la pathologie religieuse. L’expérience mystique représente soit le remède soit la cause de la détresse ressentie, et souligne ainsi la difficulté à placer la limite entre spiritualité saine ou maladive. Soit le croyant se sent persécuté et atterré par Dieu, subissant ainsi un fort sentiment de culpabilité, d’angoisse et d’échec spirituel, soit au contraire, il perçoit Dieu comme la lumière qui éclaire ses ténèbres et le conduit vers la lumière, et bien souvent, ces deux interprétations de son expérience difficile coexistent dans sa propre compréhension de son épreuve spirituelle.

Les bénéfices spirituels de la nuit mystique

Cette dualité se retrouve dans la mystique de Jean de la Croix (XVI s.), selon lequel « Dieu met dans la nuit obscure ceux qu’il veut purifier de leurs imperfections pour les conduire plus avant ». On retrouve ici le sens positif de la « nuit mystique », malgré la fragilité psychique qu’elle suppose fréquemment : « L’âme se sent abandonnée, rejetée, châtiée et indigne de Dieu… Paradoxe : plus l’âme chemine vers l’obscur plus elle est en sécurité car ses facultés naturelles sont suspendues : on peut parler de l’éclosion de l’amour délesté de tout ce qui l’entrave ! A terme, l’âme est purifiée et dépouillée du point de vue de l’esprit, donc préparée et disposée à l’’union d’amour avec Dieu’ ». Le désencombrement des attaches psychiques servant à compenser le vide existentiel permet une expérience plus authentique de l’amour de soi réuni à l’amour de Dieu.

Cette transition mystique est d’une grande subtilité : au travers de l’épreuve du dénuement, nous nous habituons à ne compter que sur Dieu, qui est en quelque sorte présent dans son absence, tandis que nos satisfactions basées sur nos bonheurs quotidiens nous font défaut lors d’une rude épreuve. Mais Dieu est là avec nous, dans la nuit. Nous le voyons sans le voir, et cette expérience est spirituellement formatrice, car nous apprenons à remplacer la lumière visible qui nous fait défaut par la lumière invisible de Dieu. Notre âme charnelle est transformée, malgré ses résistances, en notre âme spirituelle libre et joyeuse. Amen

Autres textes de l’apôtre Paul sur le thème de la nuit mystique

Epître de Paul aux Romains 6,1-14 – Mort et vie avec Jésus-Christ

1 Qu’est-ce à dire ? Nous faut-il demeurer dans le péché afin que la grâce abonde ? 2 Certes non ! Puisque nous sommes morts au péché, comment vivre encore dans le péché ? 3 Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? 4 Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. 5 Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. 6 Comprenons bien ceci : notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que soit détruit ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché. 7 Car celui qui est mort est libéré du péché. 8 Mais si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. 9 Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire. 10 Car en mourant, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; vivant, c’est pour Dieu qu’il vit. 11 De même vous aussi : considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus Christ.

12 Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous faire obéir à ses convoitises. 13 Ne mettez plus vos membres au service du péché comme armes de l’injustice, mais, comme des vivants revenus d’entre les morts, avec vos membres comme armes de la justice, mettez-vous au service de Dieu. 14 Car le péché n’aura plus d’empire sur vous, puisque vous n’êtes plus sous la loi, mais sous la grâce.

Epître de Paul aux Colossiens 3,5-14 – Du vieil homme à l’homme nouveau

5 Faites donc mourir ce qui en vous appartient à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais et cette cupidité, qui est une idolâtrie. 6 Voilà ce qui attire la colère de Dieu, 7 voilà quelle était votre conduite autrefois, ce qui faisait votre vie. 8 Maintenant donc, vous aussi, débarrassez-vous de tout cela : colère, irritation, méchanceté, injures, grossièreté sortie de vos lèvres. 9 Plus de mensonge entre vous, car vous vous êtes dépouillés du vieil homme, avec ses pratiques, 10 et vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui, pour accéder à la connaissance, ne cesse d’être renouvelé à l’image de son créateur ; 11 là, il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous.
12 Puisque vous êtes élus, sanctifiés, aimés par Dieu, revêtez donc des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. 13 Supportez-vous les uns les autres, et si l’un a un grief contre l’autre, pardonnez-vous mutuellement ; comme le Seigneur vous a pardonné, faites de même, vous aussi. 14 Et par-dessus tout, revêtez l’amour : c’est le lien parfait.

2 réflexions sur « Prédication : Plongée dans la nuit mystique »

  1. J’ai trouvé votre texte sur Paul, et le mysticisme en général, absolument passionnant, et je me suis même souvent senti concerné aux entournures… Et, sans vouloir vous mettre mal à l’aise, je pense qu’il est difficile d’aller plus loin dans l’analyse.

    J’aurai juste une remarque critique à faire concernant l’usage du terme « bipolaire » que vous faites dans votre synthèse en accolant l’adjectif « bipolaire » au mysticisme de Paul.

    Même si, comme je l’imagine, vous utilisez cet adjectif dans son sens commun, je ne peux m’empêcher de penser en effet à la maladie psychiatrique appelée aujourd’hui « trouble bipolaire de l’humeur » et qu’on appelait autrefois « psychose maniaco-dépressive », ce qui soulignait sans doute mieux sa gravité (souvent transitoire, mais très invalidante)(elle est également appelée parfois pathologie du deuil, le deuil d’une personne très investie étant souvent le déclencheur de la maladie).

    Merci de votre compréhension,

    Bien cordialement,

    Wilfred Helmlinger

  2. Merci pour cette précieuse remarque, je vais prochainement modifier le texte.
    Bien cordialement. GB

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