Prédication : Le bouc émissaire, hier et aujourd’hui

Le rituel du « bouc pour Azazel », dans le livre du Lévitique, est à l’origine de la symbolique du bouc émissaire, sur lequel on déverse la responsabilité de tous les malheurs, parfois à l’encontre de toute logique et de toute preuve. De l’Holocauste à Gaza, les ressorts d’une tragédie.

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Livre du Lévitique 16 (extraits) – Le jour du grand pardon (Yom Kippur)

6 Aaron offre le taureau du sacrifice pour son propre péché et il fait le rite d’absolution en sa faveur et en faveur de sa maison. 7 Il prend les deux boucs et les place devant le SEIGNEUR, à l’entrée de la tente de la rencontre. 8 Aaron tire des sorts sur les deux boucs : un sort “Pour le SEIGNEUR”, un sort “Pour Azazel”. 9 Aaron présente le bouc sur lequel est tombé le sort “Pour le SEIGNEUR”, et il en fait un sacrifice pour le péché. 10 Quant au bouc sur lequel est tombé le sort “Pour Azazel”, on le place vivant devant le SEIGNEUR, pour faire sur lui le rite d’absolution en l’envoyant à Azazel au désert.

20 Quand il a fini de faire le rite d’absolution pour le sanctuaire, pour la tente de la rencontre et pour l’autel, il présente le bouc vivant. 21 Aaron impose les deux mains sur la tête du bouc vivant : il confesse sur lui toutes les fautes des fils d’Israël et toutes leurs révoltes, c’est-à-dire tous leurs péchés, et il les met sur la tête du bouc ; puis il l’envoie au désert sous la conduite d’un homme tout prêt. 22 Le bouc emporte sur lui toutes leurs fautes vers une terre stérile.

29 C’est pour vous une loi immuable : au septième mois, le dix du mois, vous jeûnez et vous ne faites aucun ouvrage, tant l’indigène que l’émigré installé parmi vous. 30 En effet c’est ce jour-là qu’on fait sur vous le rite d’absolution qui vous purifie. Devant le SEIGNEUR vous serez purs de tous vos péchés. 31 C’est pour vous un sabbat, un jour de repos, où vous jeûnez. Loi immuable.

34 C’est pour vous une loi immuable concernant la cérémonie d’absolution, une fois l’an, de tous les péchés des fils d’Israël. »
On fit ce que le SEIGNEUR avait ordonné à Moïse.

Evangile de Luc 9,18-22 – Pierre reconnaît Jésus comme le Messie. Jésus précise qu’il doit mourir

18 Or, comme il était en prière à l’écart, les disciples étaient avec lui, et il les interrogea : « Qui suis-je au dire des foules ? » 19 Ils répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, tu es un prophète d’autrefois qui est ressuscité. »

20 Il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre, prenant la parole, répondit : « Le Christ de Dieu. » 21 Et lui, avec sévérité, leur ordonna de ne le dire à personne, 22 en expliquant : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. »

Prédication du 21 septembre 2025 à Vauffelin, dans le Jura bernois en Suisse

Un des récits les plus célèbres du livre du Lévitique décrit le rituel des deux boucs, consacrés l’un pour le Seigneur et l’autre pour Azazel, lors de la fête du Yom Kippur, c’est-à-dire le Jour d’expiation, le Jour du grand pardon, qui avait lieu une fois l’an (Lv 16,7-10).

A cette seule occasion solennelle, le Grand prêtre, et lui seul, avait le droit d’entrer dans le Lieu très saint, l’endroit le plus retiré et le plus sacré du Temple, caché par un voile, pour y amener du parfum fumant sur des charbons ardents, et y faire avec son doigt des aspersions sur l’autel avec du sang du bouc sacrifié pour les fautes, les révoltes et les péchés du peuple d’Israël (Lv 16,11-19). Ce rituel unique avait pour but de souligner que seul un acte radical de pardon immérité de la part de Dieu avait le pouvoir de rétablir la communion entre le Seigneur et son peuple, dominé par ses impuretés et ses corruptions.

Le bouc pour Azazel

Or, le rituel le plus frappant de ce récit du Yom Kippur, plus encore que l’entrée du Grand prêtre dans le Lieu très saint, était le sort réservé au second bouc, celui pour Azazel. On ignore la signification exacte de ce nom, Azazel. Les traductions grecque et latine de la Bible juive, notre Ancien Testament, ont donné à cette dénomination le sens bien connu de bouc émissaire, mais il est probable qu’à l’origine, Azazel désignait « un démon, une sorte de satyre hantant les lieux stériles » (TOB Notes intégrales, 2012, p.212).

Le premier des deux boucs était donc sacrifié pour le Seigneur, tandis que le second n’était pas sacrifié, il était envoyé au désert par un homme désigné pour cette tâche (Lv 16,22). Avant de le chasser au désert, le Grand prêtre Aaron « imposait les deux mains sur la tête du bouc vivant, il confessait sur lui toutes les fautes, les révoltes et les péchés des fils d’Israël, il les mettait sur la tête du bouc, puis il l’envoyait au désert » (Lv 16,21).

Ce rituel, que les Juifs ont certainement repris de peuples plus anciens, avait sans doute à l’origine le sens magique de délivrer le peuple des puissances maléfiques, en les emportant loin au désert, chez Azazel. Dans son Commentaire du Lévitique 1-16, René Peter-Contesse, qui fut mon professeur d’hébreu, souligne que « le symbolisme du rite est très parlant : les péchés commis par les Israélites sont imaginés comme un fardeau reposant sur leurs épaules ; le Grand prêtre les en décharge pour en charger un animal qui devra les emporter dans le monde inhabité par les humains » du désert (R. Péter-Contesse, Lév. 1-16, p.257). Le récit du bouc émissaire exprimait donc non seulement le pardon par la grâce divine, mais aussi la compassion divine envers le pécheur qui ploie sous le poids de ses propres égarements coupables.

Un jour de repentance et de repos

A l’occasion de ce Yom Kippur, Jour du grand pardon, une fois l’an, tous les membres du peuple sont appelés à s’abstenir de travailler, mais aussi à « humilier leur âme » (R. Péter-Contesse, Lév. 1-16, p.261), une attitude qui se manifeste par l’abstinence de nourriture, donc le jeûne, en signe de repentance, de reconnaissance de leurs fautes, afin d’être en mesure de recevoir le pardon : « C’est pour vous un sabbat, un jour de repos, où vous jeûnez. Loi immuable » (Lv 16,31). L’abstinence de travail et de nourriture permet de se consacrer pleinement à Dieu, et de recevoir ainsi la paix divine, le repos du sabbat, le cœur libéré des contraintes habituelles.

Les sens bibliques du bouc émissaire

De nos jours, l’anthropologue, théologien et philosophe français René Girard (1923-2015) a écrit un livre qui fait désormais référence, intitulé Le Bouc émissaire, paru en 1982, dans lequel il montre que le sens que l’on donne aujourd’hui au rôle du bouc émissaire est sensiblement différent de son sens dans le rituel du bouc d’Azazel lors du Yom Kippur.

En effet, dans le récit du livre du Lévitique, le troisième livre de la Bible juive, qui contient des rituels (surtout des sacrifices d’animaux) et des commandements moraux au sujet de la vie sexuelle, familiale et sociale, le bouc émissaire envoyé dans le désert est jugé innocent. Cet animal totalement dénué de culpabilité personnelle est disponible pour être chargé et pâtir des fautes du peuple d’Israël, à sa place, afin de les emporter définitivement dans le désert. Il y a un transfert de culpabilité, par lequel les hommes coupables sont libérés de leurs fautes, dont est chargée une bête à l’origine innocente.

René Girard souligne que selon son sens actuel, contrairement à ce qui se passe dans le rituel du Yom Kippur dans le Lévitique, le bouc émissaire est jugé à tort coupable et injustement responsable d’un malheur dont il est en réalité innocent, et dont on lui fait porter la casquette, la responsabilité, parce que ça nous arrange. Déjà avant notre époque, dans le Nouveau Testament, René Girard précise que « malgré tous les efforts déployés par ses adversaires pour faire de Jésus un coupable, l’Evangile ne cesse de proclamer qu’il est innocent, donc qu’il est un bouc émissaire (il est l’agneau de Dieu, la pierre rejetée par les bâtisseurs, celui qui souffre pour tous les autres) » (cité par R. Péter-Contesse, Lév. 1-16, p.264).

Cette révélation du Messie souffrant, rejeté par les hommes et « bouc émissaire » chargé de leurs méfaits, se trouve déjà dans le livre du prophète Esaïe (chap. 53) puis, dans le Nouveau Testament, il constitue la clef de lecture principale de l’Evangile. En effet, au moment même où l’apôtre Pierre reconnait que Jésus est le Messie, ce dernier précise la nécessité « qu’il souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite » (Lc 9,18-22).

Le sens moderne du bouc émissaire

Ce mécanisme social du bouc émissaire, à vrai dire détestable, peut selon René Girard se manifester dans toutes les cultures et à toutes les époques. Au Moyen-Âge, il cite le poète français Guillaume de Machaut, qui « mentionne l’accusation portée contre les Juifs d’avoir empoisonné les puits, les rivières et les sources, ce qui aurait été à l’origine de la peste noire qui ravagea le nord de la France en 1349-1350 » (cité par R. Péter-Contesse, Lév. 1-16, p.263).

Depuis les propos très durs de Luther contre les Juifs au XVIe siècle, à leur accusation par les Nazis d’être à l’origine de tous les malheurs de l’Allemagne, justifiant le génocide de six millions de personnes au XXe siècle, puis à la création de l’Etat d’Israël avec l’appui des Européens en dédommagement de l’holocauste, à l’origine du problème Palestinien, jusqu’aux propos de Donald Trump, évoquant une solution à Gaza sans les Palestiniens, le bouc émissaire ne fait que changer de camp, justifiant de nouveaux génocides.

René Péter-Contesse résume bien la situation : « Lorsque se produit une crise sociale ou culturelle (épidémie, révolution, récession économique grave, etc.), il est tentant (et sécurisant) de désigner un individu ou une collectivité comme responsable, et de l’accuser d’être à l’origine de la situation de crise, même indépendamment de toute logique ou de toute preuve. Or l’on constate que régulièrement ceux qui sont ainsi désignés et accusés ont un point commun (un signe de sélection victimaire), à savoir qu’ils appartiennent à une minorité, culturelle, religieuse, ethnique, sociale, politique, ou même physique (handicap). Leur (relative) faiblesse les conduit à être persécutés par la foule majoritaire, parfois sous forme d’un bannissement, mais le plus souvent jusqu’à l’anéantissement » (R. Péter-Contesse, Lév. 1-16, p.263s).

Entre désillusion et pardon

Que conclure ? Premièrement, de tels propos ne nous rassurent pas quant à la hauteur morale de l’être humain, tous peuples confondus, victimes ou persécuteurs selon les aléas de l’histoire. Deuxièmement, la solution du Lévitique, le grand pardon, n’est pas la plus populaire, mais elle est la seule qui puisse conduire à une solution envisageable. Le choix de partager, de collaborer, d’effacer les rancunes du passé, envers et contre tout.

Nous les êtres humains, acceptons volontiers le pardon divin, l’accueil inconditionnel que Dieu nous offre, mais avons nettement plus de peine à offrir le pardon, qui implique de renoncer à la rancune, à la haine, à la vengeance et à la prétention d’avoir raison sur tout. Et pourtant, selon le Lévitique, « la cérémonie du pardon est une loi immuable ». Amen

Bibliographie

René Péter-Contesse, Lévitique 1-16. Commentaire de l’Ancien Testament IIIa, Genève, Labor et Fidès, 1993.

René Girard, Le Bouc émissaire, Editions Grasset et Fasquelle, 1982.

Jacques Semelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Editions du Seuil, 2005.

Hors-Série Le Monde, Juillet-Septembre 2024, 40 cartes pour comprendre le conflit Israël Palestine.

4 réflexions sur « Prédication : Le bouc émissaire, hier et aujourd’hui »

  1. Je pense que le sens moderne du terme « bouc émissaire » dénature le sens biblique. Dans le livre du Lévitique, le bouc innocent sacrifié portait les péchés du peuple commis auparavant, tandis que dans les temps modernes, on sacrifie le bouc avant, pour justifier par la suite les horreurs commises.
    Déverser la responsabilité de tous les malheurs sur un « bouc émissaire » innocent n’est pas une nouveauté. Agar et son fils Ismaël furent renvoyés par Abraham. Ils s’en allèrent dans le désert et se perdirent. Mais Dieu fut avec l’enfant, et l’Ange du Seigneur lui parla.
    Un temps de repentance et d’abstinence est sans doute nécessaire pour le repos de notre âme, mais le véritable pardon vient par le sang de Jésus, versé pour la multitude de nos péchés.

  2. Merci cher Gilles, ta prédication est d’actualité, hélas.
    J’ai pu faire de l’hébreu avec René Péter, pendant de longues années.
    On a travaillé ces extraits du Lévitique bien sûr.
    C’était d’une grande richesse. De raviver ainsi sa mémoire me touche beaucoup.
    J’aime bien lire tes prédications avec leur bonne exégèse.
    Bien à toi
    Eva

  3. Merci beaucoup Eva pour ton mot très aimable.
    Oui je garde aussi un riche souvenir des enseignements de René Péter,
    je me souviendrai toujours de la première leçon,
    lors de laquelle il nous parlé en hébreu et nous devions essayer de comprendre.
    Amitiés et bonne suite à toi.
    Gilles

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