Devenir soi-même et renoncer à soi-même

Michée 3,7-8

7  Honte sur les voyants, confusion sur les devins ! Ils se couvriront tous la barbe, car Dieu ne répond pas.
8  Moi, en revanche–grâce à l’esprit du SEIGNEUR, je suis rempli de force, d’équité et de courage, pour révéler à Jacob sa révolte, et à Israël son péché.

Matthieu 9,1-8

1  Jésus monta donc dans la barque, retraversa la mer et vint dans sa ville.
2  Voici qu’on lui amenait un paralysé étendu sur une civière. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Confiance, mon fils, tes péchés sont pardonnés. »
3  Or, quelques scribes se dirent en eux–mêmes : « Cet homme blasphème ! »
4  Voyant leurs réactions, Jésus dit : « Pourquoi réagissez–vous mal en vos cœurs ?
5  Qu’y a–t–il donc de plus facile, de dire : Tes péchés sont pardonnés, ou bien de dire : Lève–toi et marche ?
6  Eh bien ! afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre autorité pour pardonner les péchés… » –– il dit alors au paralysé : « Lève–toi, prends ta civière et va dans ta maison. »
7  L’homme se leva et s’en alla dans sa maison.
8  Voyant cela, les foules furent saisies de crainte et rendirent gloire à Dieu qui a donné une telle autorité aux hommes.

Galates 2,19-21

19  Car moi, c’est par la loi que je suis mort à la loi afin de vivre pour Dieu. Avec le Christ, je suis un crucifié ;
20  je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi.
21  Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu ; car si, par la loi, on atteint la justice, c’est donc pour rien que Christ est mort.

Prédication

Ce qui t’aliène, libère-t-en, deviens toi-même, lève-toi et marche, pourquoi continuerais-tu à faire du surplace, à te morfondre sur ta condition et tes faillites, à te juger bon à rien, incompétent, à juger la vie trop difficile, les tâches trop lourdes.

Les préoccupations de Jésus sont éloignées de tout pharisaïsme, de tout ritualisme, de toute pratique religieuse conventionnelle et traditionnelle. Il est un libérateur, le vivant par excellence, il délivre les gens de leur routine, de leurs enfermements sociaux, il les invite à briser leurs nivellements. Lève-toi et marche est le mot d’ordre d’une humanité régénérée,  ayant retrouvé une espérance perdue, l’Évangile de la foi, la lumière que le monde attend.

Deviens toi-même, lève-toi et marche, c’est l’Evangile humaniste, l’Evangile de l’accession à la dignité individuelle. Et dans cette perspective, il est possible, ou tentant, d’affirmer que cet Evangile s’accomplit aujourd’hui dans la modernité occidentale. La société moderne, qui accorde tous ses droits à l’individu, est la nouvelle renaissance de l’Eglise, en ce qu’elle prône la liberté de l’autoréalisation de l’homme.

Or, il faut hélas porter quelque crédit au discours inverse. Ici les visages se font ternes. Le deviens toi-même, réalise-toi, accomplis-toi, surpasse-toi, serait en réalité la dernière tentation de l’homme. L’individualisme moderne ne désignerait pas le salut, mais l’accomplissement de l’idolâtrie, le moment philosophique où définitivement l’homme se suffit à lui-même et n’adore plus que sa tour d’ivoire, sa vie privée, ses succès personnels, son portefeuille bancaire, ses diplômes et sa carrière, signant ainsi la mort de Dieu.

La société moderne, sous ce regard, n’est pas la société de la réalisation de l’Evangile ni même celle de la réalisation de l’humanisme, et  Jésus n’est pas le premier moderne. La modernité séculière porte plutôt la marque de la décadence, la fin des idéologies désignant aussi la fin des espérances, la fin de la foi et la fin des solidarités.

Dans notre récit de l’Evangile, nous pouvons supposer que le paralytique, à peine s’est-il entendu dire « lève-toi et marche », à peine s’est-il levé et marche-t-il encore timidement, s’entend dire une autre parole qui nous fait froncer le regard : « maintenant que tu marches, renonce à toi-même, charge-toi de ta croix et viens à ma suite ». Dans la logique d’ensemble de l’Evangile, le « deviens toi-même » se couple d’un « renonce à toi-même ».

Au pire, cela peut nous donner l’impression d’un cadeau piégé. A peine la grâce est-elle offerte qu’elle se mue en exigence, à peine la vie est-elle donnée qu’elle est reprise, contredite, accaparée par un Dieu jaloux. Sur le plan rationnel, le « renonce à toi-même » apparaît comme une contradiction flagrante du « deviens-toi-même ».

Cette contradiction donne des arguments à ceux qui analysent la Bible comme un produit de l’histoire des religions. On trouve dans le Nouveau Testament, comme dans les autres écrits sacrés antiques, des tensions entre des courants spirituels plutôt portés à l’humanisme et d’autres plutôt portés au sacrifice, à la contrition et au renoncement au monde. Cette observation est juste, la Bible ne se soustrait pas à la critique historique, et l’histoire de la théologie chrétienne qui en découle est traversée des mêmes tensions.

Si l’Evangile est la révélation divine, il peut paraître étrange que Dieu ait parlé à l’homme par l’entremise de discours aussi contradictoires. La critique historique semble mener au doute, mais peut-être est-il voulu qu’il en soit ainsi, afin que le contenu du message ne puisse être enfermé dans la lettre, et que la révélation demeure suspendue à l’Esprit.

D’où l’idée, qui caractérise le christianisme, que c’est dans la combinaison du « deviens toi-même » et du « renonce à toi-même » que se trouve sans doute l’interprétation la plus appropriée du dilemme. Pour les modernes, assurément, le souci de soi est le moteur de la vie spirituelle. Le devenir soi-même semble définitivement l’emporter sur le renoncement, alors que c’était plutôt l’inverse dans les sagesses antiques. Ces dernières cherchaient l’apaisement dans la délivrance de cette tyrannie du soi. Pour des populations dont l’avenir matériel demeurait très incertain la vie durant, parvenir à se dé-préoccuper de son destin personnel semblait la seule solution aux vains tracas de l’existence.

C’est sans doute dans le bouddhisme que cette stratégie du renoncement au soi a atteint le degré le plus élevé, plus encore que dans le stoïcisme grec, avec la déclaration que l’existence elle-même est une illusion dont il faut se défaire. La doctrine du non-soi libère radicalement l’individu de la quête de son identité, pour autant qu’il parvienne à l’extinction de tous ses désirs, en atteignant cet état d’apesanteur que désigne le nirvana.

Dans le christianisme, l’antidote à la quête du soi est un peu plus légère, puisque l’abandon de la recherche effrénée de la réalisation de soi passe par un délestage en Dieu qui ne suppose pas l’anéantissement du soi mais plutôt un transfert de compétence : Je me remets entre les mains de Dieu, je m’abandonne à Dieu le Père, je renonce à mon autoréalisation dans la prière que non ma volonté, mais celle de Dieu se réalise dans ma vie.

Or, comme dans le bouddhisme, cet abandon personnel à la volonté divine aboutit à une attitude spirituelle impossible à tenir jusqu’au bout, puisque l’individu qui s’est confié en Dieu est appelé à assumer son existence, à se lever et à marcher dans la foi.

Nous avons donc deux mouvements qui s’entrecroisent dans la vie chrétienne et qu’il sera nécessaire de concilier. D’une part, un mouvement de dessaisissement de soi et de confiance radicale porté à Dieu. Mouvement libérateur, apaisant, qui me soulage du devoir de réussir ma vie, de faire valoir ma personnalité à tout prix. Je m’abandonne et je fais confiance à Dieu, car « ce n’est plus moi qui vit, c’est Christ qui vit en moi ».

D’autre part, l’autre mouvement subsistera, à l’encontre d’une facilité spirituelle qui consiste à supprimer l’exigence d’une performance de vie. C’est le mouvement du « lève-toi et marche », assume ton existence, accomplis tes projets, fais fructifier tes talents.

Il s’agira donc, en mariant les perspectives, de nous lever et de marcher, dans la mesure où nous croyons que ce n’est plus nous qui nous levons et qui marchons, mais le Christ qui se lève et qui marche en nous. Nous nous levons, mais en étant portés par le Christ qui marche en nous. Le miracle de la guérison du paralytique a eu lieu et n’a pas lieu à la fois : D’une part, le paralytique a retrouvé espoir et il s’est levé ; d’autre part, Dieu lui a donné les moyens de se lever. Ainsi, nous devenons nous-mêmes en renonçant à devenir nous-mêmes par nous-mêmes. Mais cela, qui le comprendra ? Ceux qui marchent par l’Esprit, et qui sont conscients qu’une certaine souffrance inévitable traverse la vie chrétienne, liée à cette tension persistante du devenir soi-même et du renoncement à soi-même.

Si maintenant on me demande laquelle des deux perspectives l’emportera au final, je réponds que c’est le devenir soi-même, dans la réconciliation des contraires, car Dieu ne nous a pas destinés à l’anéantissement mais à la vie éternelle. Amen.

Prédication lors du culte de la Faculté de théologie de l’Université de Genève, le 4 novembre 2013 à Genève.

3 réflexions au sujet de « Devenir soi-même et renoncer à soi-même »

  1. Je ne saurais ajouter un seul élément à cette éloquente démonstration, mais je souhaite apporter un bref résumé, à une majuscule près, supprimant toute contradiction : “Renonce à toi-même, deviens Toi-même !”

    Avec un clin d’œil amical.
    J.P. Gygax

  2. Cher Gilles,
    j’ai bien apprécié cette prédication assez originale, ce qui est une bonne chose ici.

    Le paradoxe entre « Devenir soi-même » et « Renoncer à soi-même » ne me semble qu’apparent. En effet, les dernières découvertes de la psychologie transpersonnelle, qui rejoignent d’ailleurs des intuitions connues dans diverses traditions spirituelles millénaires, nous montrent un horizon bien plus vaste que l’ego. En s’ouvrant à cette dimension, on devient plus vaste, alors même que l’ego perd de l’importance.

    Comme l’avait aussi fait remarquer Jung, dans la prière bien connue : « Mon âme, bénit l’Eternel ! », l’ego, en quelque sorte, exhorte l’âme, plus vaste à la gratitude.

    Via le site http://www.wetransfer.com, je t’envoie aussi un article de la revue INEXPLORÉ qui reprend et ces questions d’une manière qui me semble bien utile à nous autres théologiens.

    Amitiés et chaleureux messages,

    Norbert

    • Merci Norbert pour tes remarques. Personnellement, je ne pense pas que la contradiction entre “devenir soi-même” et “renoncer à soi-même” n’est qu’apparente. Prises isolément, ces deux perspectives définissent des spiritualités très différentes: La première est plutôt individualiste, pouvant conduire à l’égoïsme; la seconde est plutôt sacrificielle, pouvait conduire à l’abnégation de soi. Par ailleurs, toutes les “traditions spirituelles millénaires” (ton expression est assez floue) ne montrent pas “un horizon plus vaste que l’ego” tel que tu le conçois. Autant dans les religions orientales que dans les monothéismes abrahamiques, la mystique transpersonnelle se heurte au principe de la responsabilité individuelle, qui rend les personnes non interchangeables, leur destin personnel articulant étroitement la mystique et l’éthique, la vie intérieure et les actes, le dire et le faire. Avec mon amitié. Gilles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *