Séduction lumineuse

Alors que le héros grec Icare meurt pour s’être trop approché du soleil, le Fils du Dieu chrétien rejoint le monde pour y apporter la lumière. Leurs destins se croisent. Icare périt fasciné par l’éclat lumineux. Le Christ apporte la clarté sur la terre. Le premier chute après s’être trop élevé, le second descend éclairer le monde.

La mythologie grecque et la théologie chrétienne s’accordent sur ce point: Il n’est pas bon pour l’homme de regarder de trop près les astres brillants du ciel et les gloires divines. Il lui est préférable de ne pas fuir les réalités terrestres en quête de grandeurs illusoires. Pour vivre et s’orienter, l’homme a besoin d’une lumière mesurée, ni trop faible ni trop intense, adaptée à sa condition de faiblesse.

Icare l’imprudent

Pour permettre à son fils Icare de fuir le labyrinthe crétois, Dédale lui a fabriqué des ailes qu’il a fixées à ses bras avec de la cire. Il lui a interdit de voler trop près du soleil, en raison de la chaleur de ses rayons lumineux. Mais le jeune homme transgresse les consignes paternelles. Ebloui par la lumière solaire, Icare oublie ses sages conseils et se brûle les ailes. Sa chute lui sera fatale.

Son histoire n’est pas sans rappeler le mythe d’Adam et Eve. Séduits par le fruit défendu de la connaissance du bien et du mal, les deux représentants du genre humain oublient l’avertissement divin et sont précipités dans une existence mortelle hors du paradis. Le jeune et intrépide Icare meurt quant à lui pour s’être imprudemment approché de la lumière. Il s’est laissé séduire par les délices de ses rayonnements éclatants. D’un point de vue psychologique, on peut y voir une manifestation de l’orgueil, du désir de briller et de la soif de pouvoir. D’un point de vue spirituel, on peut y lire une violation du sacré, une tentative de s’approcher impunément de l’absolu.

Renverser les rôles

A cette tragédie grecque répond le prologue de l’Evangile de Jean. En lieu et place de la chute brutale du héros, le texte biblique présente la prudente descente sur terre du «Verbe [qui] s’est fait chair» (Jn 1:14). L’hymne placé en ouverture du plus mystique des quatre Evangiles du Nouveau Testament apporte une alternative à l’échec du mythe grec. S’il est impossible à un humain de s’approcher des dieux sans être anéanti, un «Fils de Dieu» peut cependant nous rejoindre. C’est alors lui qui risque sa vie. Il devient, selon les paroles du Prologue de Jean, «la lumière [qui] brille dans les ténèbres, et [que] les ténèbres n’ont point comprises» (Jn 1:8). Dans ce cas de figure inversé, ce n’est pas l’homme ascensionnel qui périt, mais le Fils divin qui est incompris parmi les hommes.

Rejoignant sur ce point le mythe grec, l’hymne johannique admet que «personne n’a jamais vu Dieu» (Jn 1:18). Toute tentative humaine de voir la lumière divine n’est qu’illusion. Qui prétend voir Dieu ne voit en réalité que le reflet de sa propre imagination religieuse, ou la projection de sa propre nature idéalisée. L’homme, créature limitée et mortelle, est incapable de comprendre l’infini.

Modestie évangélique

Les hommes ne parvenant pas à s’élever jusqu’à Dieu, Dieu s’abaisse à leur niveau pour leur apporter une lumière adaptée à leur faiblesse. Si cette lumière leur est présentée sous une forme mesurée, pourquoi les hommes la rejettent-ils? Parce que, à l’instar d’Icare, ils sont aveuglés par la lumière éclatante de la richesse et de la renommée, au point de ne plus apercevoir la lumière discrète du Verbe fait chair. Ces lumières faussement divines dissimulent la modeste lumière évangélique.

Loin des dieux, nous ne sommes pourtant pas condamnés à vivre dans les ténèbres. La lumière ne symbolise pas seulement notre fascinante et illusoire quête de l’absolu. Elle illustre aussi la beauté de la vie, la douceur du regard, la sérénité et la clairvoyance d’un esprit calme. Il n’est pas surprenant, dès lors, que la première mention de la lumière dans le Prologue de l’Evangile de Jean décrive sa valeur bienfaisante: «En lui [le Verbe] était la vie et la vie était la lumière des hommes» (Jn 1:5).

Il serait risqué de considérer ce «Fils de Dieu» comme un astre brillant, au point de nous en approcher comme Icare s’est approché du soleil. C’est là le piège du fondamentalisme religieux qui prétend posséder la vérité ultime. Alors qu’Icare s’égare en rêves de surpuissance, le Fils éclaire notre fragilité d’êtres humains.

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura en avril 2015.

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