Double regard sur la naissance du monde

Est-il contradictoire d’affirmer qu’un bébé est à la fois le résultat d’une embryogenèse et un don de Dieu ? Le discours scientifique se réfère à une observation (la grossesse) tandis que le discours religieux repose sur une conviction (la donation divine). Leur nature est si différente qu’il est difficile de les concilier.

Dans la culture anglo-américaine, la science et la religion ont tendance à revendiquer des visions totalisantes de la réalité. Du coup, elles risquent de s’exclure l’une l’autre. Des biologistes athées assènent que la théorie de l’évolution ne laisse aucune place à la foi. Le développement des espèces ne peut répondre à un projet divin, car il est le fruit du hasard des mutations génétiques et de la sélection naturelle. Les créationnistes rétorquent que le hasard ne peut créer un simple mouvement d’horlogerie. Comment serait-il à l’origine d’êtres aussi complexes que les humains ? Le conflit qui en résulte est plutôt stérile.

Sur le continent européen, on est plus mesuré. Les scientifiques admettent généralement que la science décrit la réalité mais n’est pas habilitée à définir le sens de l’Univers et de la vie qui s’y développe. Cette reconnaissance des limites du savoir humain ouvre un espace pour la réflexion théologique et la foi. Science et religion cohabitent en tant que systèmes complémentaires d’interprétation du monde.

Toutes deux ont besoin de leur indépendance. Des tensions surviennent lorsque l’une s’appuie sur l’autre, car les convictions et les faits ne peuvent se fonder mutuellement. L’existence de Dieu ne saurait être démontrée par l’hypothèse du Big Bang, qui suppose un commencement de notre Univers. Inversement, les remises en cause actuelles en astrophysique ne compromettent pas directement la foi en une origine divine du monde.

Il arrive toutefois que des théories scientifiques se fondent en partie sur des hypothèses qui ressemblent à des convictions. Une certaine hybridation se produit entre le savoir et la croyance. Ainsi, un Univers qui se développe à partir d’un instant initial s’accorde mieux avec le christianisme, tandis qu’un Univers cyclique sans commencement ni fin s’accorde mieux avec les religions orientales.

La théorie du Big Bang a des origines catholiques

Depuis sa naissance au début du XXe siècle, le modèle du Big Bang, qui décrit l’expansion de l’Univers à partir d’un état «originel» très chaud et dense il y a 13,7 milliards d’années, fait l’objet de controverses entre ses défenseurs et les récalcitrants. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure cette théorie se fonde sur des faits observables ou sur des spéculations que l’on peut remettre en cause.

Lorsqu’en 1927, le chanoine catholique belge Georges Lemaître (1894-1966) énonce sa théorie de l’«atome primitif» à la base des théories du Big Bang, il se fonde sur le décalage vers le rouge des couleurs émises par les galaxies lointaines. Observé pour la première fois en 1917 par Vesto Slipher, ce décalage indique que ces galaxies s’éloignent de nous. Lemaître en déduit que l’univers grossit et qu’il était à l’origine condensé en un seul «atome».

Son hypothèse sera appuyée par un second indice important en 1965, lorsque Arno Penzias et Robert Wilson découvrent par hasard le rayonnement de fond cosmologique, diffusé uniformément dans toutes les directions de l’univers. Il est admis depuis qu’une telle régularité ne peut être que l’«écho» lointain d’un événement universel: le Big Bang.

Ces observations représentent des indices concordants en faveur du Big Bang, sans être pour autant des «preuves». D’ailleurs, les théories du Big Bang ne peuvent rien dire de l’instant 0 qui demeure inatteignable tant par l’observation que le calcul. Les équations y prennent des valeurs infinies qu’on ne sait comment interpréter. Certains physiciens actuels considèrent le Big Bang comme le produit d’une rencontre d’éléments situés dans un Univers multidimensionnel englobant le nôtre.

La concordance du modèle du Big Bang avec le récit de la Genèse a contribué à le populariser dans l’Occident chrétien. Pourtant, lorsque le pape Pie XII, en 1952, affirme que «la science est remontée à la Lumière initiale», Lemaître lui recommande de ne pas mêler la science et la vérité religieuse, car il est probable que la théorie actuelle soit un jour contredite par les avancées scientifiques.

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura en juin 2015.

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