Le protestantisme et l’argent

Prétendre que la religion est une affaire d’argent est réducteur. La foi, le pardon, l’espérance du salut, ne sont pas des affaires financières. Pourtant, à chaque époque, les liens entre la piété et l’économie sont très intenses.

La mentalité religieuse du Moyen-Âge est dominée par l’idéal de pauvreté évangélique. Pour imiter le Christ et les apôtres, les moines font vœu de pauvreté. St. François d’Assise, qui renonce aux richesses paternelles, est un de leurs modèles.

À la Renaissance, période où naît le protestantisme, les choses changent. L’humanisme accorde de la valeur au bien-être de l’homme et remet en question l’idéal de pauvreté. En même temps, le commerce capitaliste à grande échelle se développe dans les villes marchandes italiennes, à Venise et à Florence notamment.

Martin Luther refuse les indulgences papales

En 1517 éclate l’affaire des indulgences : des papiers valeur émis par l’Église romaine permettent d’acheter son pardon ou celui d’autrui. Le moine Luther s’oppose à ce que le pardon puisse être obtenu sans une sincère pénitence. Le protestantisme est né.

En Allemagne, l’Église prélève de lourds impôts sur ses biens. Les princes allemands trouvent dans la révolte de Luther l’argument qui leur manquait pour s’affranchir du joug financier de Rome. Ils vont être les premiers défenseurs de la Réforme.

Sur place, Luther et les princes sont rapidement dépassés par les événements. Des réformateurs plus radicaux exigent des réformes sociales plus conséquentes. Une révolte armée des paysans se propage à partir du Sud de l’Allemagne. Ils exigent une baisse des impôts. Consulté, Luther hésite puis recommande la répression militaire des paysans.

Sur le plan politique, Luther est conservateur. Il voit le développement économique d’un mauvais œil. Sa pensée amorce pourtant une révolution sociale : à ses yeux, les hommes de toutes professions (ouvriers, artisans, soldats, etc.) servent Dieu, et non seulement les hommes d’Église (prêtres, moines, etc.). Le travail n’est plus une corvée. Il est l’occasion de mettre en valeur ses talents.

Jean Calvin active les réformes sociales

Calvin est un humaniste français qui adhère à la réforme de Luther. À Genève, son projet d’assainir la vie de toute la société l’amène à s’opposer de façon autoritaire aux magistrats qui dirigent la ville. Ces derniers veulent conserver leurs privilèges.

Calvin instaure des Consistoires dans les quartiers de Genève. Composés de pasteurs et de laïcs, ceux-ci jouent le double rôle de tribunal et de service social. Ils traitent des violences conjugales, du mépris des pauvres, des jeux d’argent, etc.

À la suite de Luther, Calvin considère que l’homme est né pour agir. Plus que l’appât du gain, dénoncé comme idolâtrie, Calvin valorise le travail et lutte contre le chômage. Pour lui, le développement économique et le souci social sont étroitement liés.

Selon Calvin, la qualité de la vie d’une personne a un certain rapport avec le succès de ses entreprises. La réussite sociale et les réalités matérielles dans leur ensemble font partie des moyens que Dieu met à disposition de l’homme.

La révolution industrielle et le socialisme protestant

Dans le protestantisme issu de Calvin, l’humanisme et une certaine forme de capitalisme sont liés (voir annexe). Au siècle suivant la Réforme, les centres économiques européens se déplacent du sud catholique vers le nord protestant. La ligue hanséatique (Bergen, Brême, Hambourg, Stockholm, etc.) se développe.

Au cours des siècles, la bourgeoisie protestante remplace le pouvoir des nobles. Les négociants, industriels et banquiers créent un système économique matérialiste de moins en moins concerné par les valeurs religieuses.

Au XIXe siècle, l’essor industriel devient un piège pour de nombreux ouvriers. Un travail avilissant les rend esclaves de la production. Une nouvelle fois, les protestants se retrouvent du côté des oppresseurs. Karl Marx écrit que « la religion est l’opium du peuple ». Cette attaque réveille la conscience de plusieurs pasteurs, qui créent le christianisme social (Social Gospel) pour défendre les classes ouvrières.

La scission entre la gauche et la droite protestante

Le rapport à l’argent est une composante des divisions au sein du protestantisme actuel. En Europe, les protestants conservateurs appartiennent surtout au monde évangélique. Pour eux, l’éthique de la famille fournit une stabilité des relations humaines qui permet un développement harmonieux, aussi sur le plan financier.

De leur côté, les protestants libéraux se rattachent plutôt aux Églises d’État. Ils se montrent critiques envers l’éthique familiale et prônent la liberté privée. Ils défendent les minorités opprimées pour des raisons éthiques ou économiques. Ils s’investissent dans l’aide humanitaire et critiquent le néolibéralisme.

La réconciliation des protestants, souhaitée par certains, paraît bien improbable. Elle nécessiterait de dépasser deux clivages : celui entre la gauche et la droite protestante et celui qui sépare les défenseurs de la famille traditionnelle et les progressistes.

Annexe: Max Weber et le capitalisme protestant

Dans son célèbre ouvrage « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » paru en 1905, le sociologue Max Weber affirme que les protestants puritains du XIXe siècle, issus du calvinisme, pratiquent une « ascèse intra-mondaine ». Dans leur gestion financière, ils se comportent comme des ascètes. Au lieu de dépenser l’argent gagné pour leur plaisir, ils vivent sobrement et réinvestissent cet argent dans le marché économique. Leur austérité favorise le gain capitaliste.

Sans prétendre que le capitalisme est une invention protestante, Max Weber établit ainsi un lien étroit entre la piété protestante et l’attitude capitaliste. Sa thèse est contestée par les sociologues qui pensent qu’au XIXe siècle, le protestantisme n’avait plus assez d’influence sociale pour favoriser l’esprit du capitalisme.

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura en mars 2013.

2 réflexions au sujet de « Le protestantisme et l’argent »

    • Chez les protestants, l’exercice du ministère pastoral est considéré comme une fonction particulière au sein de la communauté des fidèles. Cette fonction spécifique, qui nécessite certes d’être consacré à cette tâche lors d’une cérémonie, ne confère pas au pasteur un statut particulier devant Dieu, qui l’empêcherait de se marier comme les autres fidèles. Le pasteur exerce une autorité particulière, celle de la prédication de la Parole, en raison de sa formation et de sa consécration, mais il reste, sur le plan humain, un être humain croyant comme les autres qui peut se marier ou non, selon sa volonté.

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