Martin Luther, un moine très (peu) ordinaire

Le caractère de Martin Luther (1483-1546) le porte sa vie durant tantôt à se tourmenter et tantôt à mener joyeuse vie. Moine ultrareligieux dans sa jeunesse, Martin se persécute et se flagelle. Il recherche la perfection devant Dieu, graal inaccessible aux humains. Puis un jour à Wittenberg, le nez dans sa Bible, il découvre la grâce de l’Evangile et bouleverse l’Europe entière par son audace, en devenant l’ennemi personnel du pape.

Le penchant de Luther pour la bière n’est donc pas à comprendre – en tous cas pas uniquement – comme un trait que nous dirions aujourd’hui dépressif, mais comme l’expression de sa joie de vivre et du fulminant défi qu’il lance à toutes les formes de moralisme religieux. Né à Eisleben, au nord-est de l’Allemagne, issu d’une tradition paysanne, il était animé d’une foi simple selon laquelle la Parole de Dieu fait son chemin toute seule pendant que son colporteur boit tranquillement une bière:

«Prenez exemple sur moi. Je me suis dressé contre le pape, les indulgences et tous les papistes, mais sans violence, sans attentat, sans assaut impétueux: j’ai seulement annoncé, prêché et écrit la Parole de Dieu. En dehors de cela, je n’ai rien fait de plus. Cette même Parole, pendant que j’ai bu de la bière de Wittenberg avec mon ami Philippe et Amsdorf, a produit un tel effet que la papauté est devenue faible et impuissante, au point que jamais encore un prince ou un empereur n’avait pu autant lui porter préjudice».

Il ne s’agit en aucune manière, en lisant cet extrait d’un sermon de 1522, de repartir en guerre contre le catholicisme. Luther lui-même le dit bien: il se contente d’enseigner l’Evangile. A cette époque, le protestantisme n’existe d’ailleurs pas encore. Luther se bat d’abord contre lui-même, puis au sein de l’unique Eglise papale, contre les lourdes exigences spirituelles et morales qui pèsent sur les croyants.

Le couvent et la grâce

Le 2 juillet 1505, âgé de 22 ans, Martin retourne à Erfurt après un congé chez ses parents. Il y étudie la jurisprudence selon la volonté de son père. En chemin, la foudre tombe à proximité. Terrorisé, il formule ses vœux monastiques. Ce récit reste incertain, toujours est-il que deux semaines plus tard, il entre au couvent augustin. Son père furieux estime que c’est un gâchis.

Durant ses années de vie ascétique, le jeune moine est en proie à de rudes conflits intérieurs. Luther ressent son incapacité à satisfaire un Dieu qu’il éprouve comme exigeant et sévère. Son supérieur compatissant, le père Jean Staupitz, le pousse à l’étude de la Bible et de la théologie et à l’activité professorale dans l’espoir de calmer ses scrupules. C’est ainsi que Luther lit les théologiens du Moyen-Âge. Très vite, il leur reproche leur vision optimiste de l’homme. Selon le futur réformateur, nous sommes trop dominés par le péché pour pouvoir nous détourner du mal par nos propres forces. Lui-même fait chaque jour au couvent l’expérience de sa faiblesse.

A cette époque, Luther se retire fréquemment dans la tour du couvent de Wittenberg pour y étudier. Un jour, probablement en1515, alors qu’il lit le passage de l’épître aux Romains où il est écrit que «le juste vivra par la foi» (Rm 1,17), sa façon de comprendre ce passage se retourne et lui permet de résoudre sa crise spirituelle: Le juste dont il est question est en réalité un pécheur que Dieu considère comme juste à cause de sa foi. Il ne s’agit donc pas de devenir juste par soi-même (personne n’y parvient jamais !) mais de recevoir la grâce de Dieu qui nous accepte tels que nous sommes. Dès ce moment, Luther saisit que toutes les activités religieuses qui visent à nous rendre meilleurs ne servent à rien: jeûnes, pénitences, dévotions, privations, pèlerinages sont autant d’efforts inutiles.

Réformateur intrépide

Cette découverte conduit Luther à entreprendre une série d’interventions publiques à l’origine de la Réforme, de la diffusion de ses 95 thèses contre les indulgences (monnayage du pardon par l’Eglise) aux grands écrits réformateurs de 1520. Excommunié l’année suivante, il est convoqué par l’empereur Charles Quint à la Diète de Worms où il est banni de l’empire. Son prince protecteur, l’électeur de Saxe, organise alors son faux enlèvement à son retour de Worms. Luther reste caché dix mois au château de la Wartbourg (voir photo). Il en profite pour traduire le Nouveau Testament en allemand.

Désormais célèbre jusqu’à Rome, Luther ne peut rester reclus plus longtemps. D’autres s’emparent de ses idées pour en déformer le sens, mettant l’Allemagne à feu et à sang. Jusqu’à sa mort, le réformateur aura bien du mal à contrôler les effets de «sa» réforme.

Mariage «monastique»

Mais ce n’est pas tout. Il faut en finir avec les vœux monastiques ! Le 13 juin 1525, Martin épouse Catherine de Bora, une ancienne nonne réfugiée à Wittenberg. Il se plait à présenter cette union comme un défi «pour narguer le diable et ses écailles, les faiseurs d’embarras, les princes et les évêques». Son alliance comble les vœux de ses parents et met fin à vingt années de vie monastique ratée qui changèrent le visage de la chrétienté. Catherine produit la bière pour la maisonnée. Son mari, d’humeur variable et souvent malade, traverse des moments de remise en question, mais aime la convivialité. Les époux et leurs six enfants hébergent plusieurs étudiants de l’illustre professeur. Ces derniers recueilleront les fameux propos de table de Luther, dont celui-ci: «Quand […] le Christ nous est véritablement annoncé, je bois une petite cruche de bière contre le diable et je le méprise.»

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura No. 6, juillet-août 2015, dans le cadre du dossier “Luther et la bière”, consacré à l’éthique protestante.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *