L’Eglise a-t-elle inventé la différence des sexes ?

A partir du mythe fondateur d’Adam et Eve et des récits des Evangiles, l’Eglise a développé une conception des rôles de l’homme et de la femme au sein de la famille chrétienne qui demeure un des piliers de notre civilisation. Selon la tradition, l’hétérosexualité, fondée sur la différence et la complémentarité des sexes, est seule à permettre la procréation et relève donc de l’ordre sacré, institué par Dieu dans la nature humaine. Lors de la controverse au sujet du mariage des personnes de même sexe en 2012 en France, la plupart des responsables religieux catholiques, protestants, orthodoxes, juifs et musulmans interrogés par les commissions de l’Assemblée nationale ont réaffirmé qu’à leurs yeux «la différence des sexes serait indispensable à la structure même du mariage».

Or, il est indéniable que cette fondation divine de la différence des sexes, invoquée par les trois monothéismes, a contribué au cours des millénaires à instaurer une domination de l’homme sur la femme. Depuis l’Antiquité jusqu’aux conservatismes actuels, la différence des sexes s’est muée en une série d’inégalités de droits et de valeurs. Les femmes, plus sensibles et émotionnelles, seraient vouées aux tâches domestiques et soumises à leurs maris, tandis que les hommes, forts et virils, seraient dévolus aux fonctions d’autorité dans le culte et les affaires économiques, politiques et militaires.

Des différences fondées sur des stéréotypes

A partir des années 70, dans le sillage de la révolution des mœurs liée à la sécularisation croissante de nos sociétés, différents milieux intellectuels, scientifiques, féministes et même parfois théologiques ont commencé à s’interroger sur le bienfondé de ces différences entre les caractères masculins et féminins. On s’est alors mis à distinguer le sexe biologique, repérable par les organes génitaux, de «l’identité de genre» qui est une construction sociale par laquelle on apprend aux garçons et aux filles, dès leur plus jeune âge, à se comporter d’une façon conforme à leur sexe. En offrant une poupée à une fillette, on lui apprend que sa tâche sera d’élever les enfants, et en offrant à un garçonnet un camion, on lui apprend qu’il dirigera à l’avenir des entreprises puissantes.

Selon les «théories du genre», les caractères féminins et masculins ne seraient donc ni naturels ni voulus par Dieu, mais proviendraient de stéréotypes sociaux qu’il est possible de remettre en cause et de transformer. Ces théories ont aujourd’hui un grand impact sur la pédagogie. En faisant lire aux élèves de primaire la «Belle au bois dormant», l’Education nationale française entretient-elle des préjugés sexistes ? Les princes ne sont-ils pas tout aussi beaux que les femmes, et les femmes tout aussi vaillantes que les princes ? Afin de laisser chaque enfant développer son propre genre, indépendamment de son sexe, il conviendrait donc de ne pas différencier l’éducation des filles et des garçons. Certaines crèches suédoises ont ainsi remplacé les contes traditionnels par des histoires comme «Kivi och Monsterhund» (Kivi et le chien monstrueux) dont le héros porte un nom asexué.

Nier la différence pour rétablir l’égalité

On reconnait ainsi toute la difficulté d’établir le juste équilibre entre les conceptions religieuses traditionnelles, qui assignent aux hommes et aux femmes des rôles immuables voulus par Dieu, et certaines théories du genre qui afin de garantir l’égalité en viennent à nier la différence des caractères masculins et féminins. Qu’il faille aujourd’hui lutter en faveur d’une égalité de traitement des femmes et des hommes en matière de droits, de salaires, de représentations politiques et d’accès aux professions cadre, y compris ecclésiastiques, cela relève de la justice sociale. Il est cependant plus difficile d’estimer dans quelle mesure il convient de minimiser ou de valoriser les différences entre les genres féminin et masculin. D’une société inégalitaire et machiste, nous pourrions passer à une société dans laquelle «il n’y a plus ni homme ni femme», selon l’adage de l’apôtre Paul. La «sexualité» y serait transformée en un rapport multiforme pouvant avoir lieu indifféremment entre individus de tous «genres».

En définitive, qu’est-ce qu’une femme et qu’est-ce qu’un homme ? Ils diffèrent par certains aspects de leurs corps et peut-être par certains traits psychologiques, encore que cela ne soit pas démontré. Ensuite, chaque culture définit à sa manière leurs relations et leurs rôles respectifs en tenant compte du fait que c’est la femme qui enfante.

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura en juin 2015.

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