Conviction et ouverture

Les courants politiques, religieux et philosophiques ont un point commun : ils enseignent certaines conceptions de la vie et du monde que l’on appelle des « doctrines ». Ce mot signifie simplement « enseignement ». Ces doctrines ne sont pas aussi clairement démontrables que des formules mathématiques. Elles font appel à des opinions, des convictions et des croyances.

Les convictions politiques, religieuses et philosophiques sont nécessaires pour organiser la vie privée et la société. Chaque personne, même sans le savoir, a des croyances qui gouvernent sa vie. Ces croyances nous viennent en général de notre culture, mais aussi de nos choix et de nos réflexions personnels. La société moderne nous enseigne à définir nous-mêmes nos croyances au lieu de nous conformer aux traditions.

Le risque des conflits

Les convictions comportent un risque important : celui de générer des conflits entre opinions divergentes. Un marxiste athée est en désaccord avec un croyant chrétien, par exemple. Un chrétien a des croyances différentes d’un musulman ou d’un bouddhiste. Ces différences inquiètent, car elles sont très émotionnelles et peuvent devenir source d’exclusions sociales et de guerres entre les partis, les religions et les peuples. Par exemple, les convictions musulmanes sont moins facilement acceptées en Occident que les convictions chrétiennes. La situation est inversée au Moyen-Orient.

Pour tenter d’éviter ce risque, de nombreuses personnes prêchent la tolérance, qui est une forme d’ouverture aux doctrines des autres. La tolérance ne suppose pas nécessairement que nous adhérions aux convictions des autres, mais que nous leur accordions de la valeur et que nous acceptions que des personnes habitant les mêmes lieux que nous les partagent. La liberté de pensée est un des principes de la démocratie. Ce système politique suppose que dans les limites du droit, des personnes ayant des convictions très différentes peuvent gouverner ensemble leur pays en tant que citoyens.

L’ultime vérité

Dans le domaine religieux, les convictions posent un problème particulièrement difficile à résoudre parce qu’elles concernent l’absolu, la vérité ultime. L’idée d’un Dieu unique suppose qu’il n’y a qu’une seule vérité, et que cette vérité se trouve en Dieu. Les différences surgissent à propos de la façon dont Dieu se révèle aux hommes.

Pour les chrétiens, la vérité divine est révélée en Jésus-Christ, au travers de son exemple de vie, de sa mort et de sa résurrection. Pour les musulmans, cette vérité a été révélée à Muhammad par l’ange Gabriel et consignée à la lettre dans le Coran. Pour les bouddhistes, on ne peut pas parler de la même façon de vérité révélée, car il n’y a pas de Dieu unique, mais la voie du Bouddha conduit à l’illumination.

Pour éviter les conflits, la mentalité relativiste moderne tente de concilier ces différents enseignements doctrinaux. L’ouverture d’esprit devrait effacer les différences, mais dans les faits, cela est presque impossible. Jésus, Muhammad et Bouddha sont trop différents pour que l’on puisse aisément fusionner leurs coutumes et leurs enseignements.

Mesurer l’ouverture

Il y a différentes manières de concevoir l’ouverture entre les religions. Si on se place dans l’optique d’un chrétien, on peut se demander quel type d’ouverture aux autres religions est compatible avec l’esprit du Christ et du christianisme.

Nous avons hérité du siècle des Lumières une façon assez commode de voir les choses : la vérité « divine » est supérieure à toutes les religions et chacune y conduit à sa manière. Selon cette approche, les religions servent de guide pour l’ascension de la montagne sacrée, mais elles sont imparfaites. La perfection divine reste inaccessible, trop élevée pour nos esprits limités. Aussi attirante que soit cette doctrine – car c’en est une – elle ne convainc généralement pas les théologiens. Dire que la vérité est un peu partout mais vraiment nulle part rend les choses assez confuses.

Afin de rendre cette ouverture d’esprit plus compatible avec la foi chrétienne, les théologiens protestants du XIXème siècle ont imaginé une solution intermédiaire. Ils ont affirmé que toutes les religions contiennent des parts de vérité, mais le christianisme est la religion la plus aboutie. En effet, c’est en Christ que se réalise l’union parfaite entre Dieu et l’homme, qui est le but ultime de toute religion. Une fois cette union intime réalisée, les rituels religieux ne sont plus nécessaires. Les penseurs musulmans ne seront évidemment pas d’accord avec ce point de vue, ni certainement les bouddhistes.

Cette approche libérale est néanmoins plus ouverte que les positions chrétiennes traditionnelles : pour les Réformateurs protestants, le salut s’obtient seulement par la grâce en Jésus-Christ, et pour le catholicisme officiel, il n’y a pas de salut hors de l’Eglise romaine. La position des chrétiens évangéliques est également très fermée : seule la conversion personnelle à Jésus-Christ confère le salut.

Prudence et modestie

Entre nos convictions et notre ouverture, il y a donc un équilibre à rechercher. Etre trop ouvert conduit à une perte de sens. Croire en tout et son contraire n’a jamais aidé personne. Inversement, être trop affirmatif devient prétentieux. Dans toutes les religions, on trouve des consignes de prudence et de modestie. L’apôtre Paul, par exemple, nous exhorte à « ne pas juger avant le temps, avant que vienne le Seigneur » (1 Cor 4,5). Le même type de recommandations se trouve dans le Coran et le canon bouddhiste.

Article paru dans La vie protestante Neuchâtel-Berne-Jura en avril 2014.

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